Le 10 mars 2025       


Réunion de talents, alliance de Styles

Heureuse découverte hier soir à l’auditorium de la confluence : Ann O’Aro en quartet.

On pourrait dire ensemble de voix et de corps tant chaque élément musical est porteur d’une voix et chaque rythme associé à une pulsation physique. Le trombone à coulisse, que j’ai entendu pour la première fois non comme instrument d’orchestre mais comme porteur de timbres et d’ambiance, un peu comme la corne de brume dans les ports ou la trompe dans les Alpes ou le didgeridoo en Australie. Et puis l’extraordinaire percussionniste joue de la cymbale comme d’un murmure ou d’une voix feutrée, tandis que le kayamb (sorte de bâton de pluie mais sans bâton, espèce de rectangle où glisse l’averse – l’ardoise magique de mon enfance) évoque de multiples sons des eaux, en cascade, ou des souffles en forêt. Ça percute sec lors de ruptures de rythme puissantes, souvent en fin de « chanson », après que des mélodies ou mélopées suspendues dans l’air se soient éteintes…Il est assis sur une espèce de tambour appelé parait-il « roulèr ». Il bouge élégamment. Beaucoup moins remuant est l’employé aux « machines » : tous ces effets qui permettent de modeler, d’amplifier, de répéter un son, une ligne musicale, et de les superposer au « direct » en quelque sorte, si bien qu’à partir d’un seul fil conducteur mélodique, le morceau peut évoluer vers tout un oratorio vocal et instrumental. Ce monsieur derrière ses prises jack fait penser un un(e) standardiste du téléphone d’autrefois. Quant à la chanteuse (les hommes soutiennent aussi de la voix les chants), sa voix peut se faire extrêmement fluide et délicate, mais aussi d’une ampleur peu commune, elle peut atteindre une sorte de cri : parfois m’a traversé la puissance d’Angélique Ionatos, mais là où dans la langue grecque ce sont les consonnes qui fortement articulées donnent une pulsation, le cri à la fin des morceaux s’apparente ici beaucoup plus à la raucité du blues, étranglé au maximum d’intensité à la fin. Présence vocale que la gestuelle plutôt qu’une véritable danse (sauf parfois l’épisode de la naissance – ou de l’insecte renversé se redressant vertical) double d’une autre présence charnelle et symbolique des doigts, des mains, des bras…

Je ne suis jamais allé à la Réunion. Le créole ainsi chanté m’a paru très beau à entendre et très peu compréhensible, par rapport à celui de Guadeloupe où, sans toujours tout comprendre, on devine plein de mots et tournures. 2 chants ont été traduits, je crois, et parmi les autres j’ai reconnu que « le bateau va à la mer » (mais le retour m’a paru tragique), que « l’oiseau n’échappe pas à la guillotine », ou autres bribes…car les textes semblent également ‘poétiques », je veux dire que des mots surgissent inattendus comme surréalistes ou oniriques. Impossibles à deviner.

C’est au total un spectacle complet où les éclairages tiennent aussi leur place. Mais c’est surtout une succession d’ambiances, où la douceur cède fréquemment à l’inquiétant, à la violence éruptive : on sent derrière des situations simples ou ordinaires, de grands feux intérieurs propres à tout ravager. Le tout dans un mélange aux brusques variations de rythme, d’intensité, mais aussi de registres musicaux : timbres planant basculant brusquement vers une superposition de tonalités genre free jazz ou atonalité, et assez souvent m’a-t-il semblé des influences arabes – pas grand-chose ou rien qui suggère l’Asie.

Je vais par ailleurs me renseigner sur ce nom Hoarau porté sous diverses orthographes par bon nombre de réunionnais.es : moi qui ne suis jamais allé par là-bas j’en ai connu trois.

Seuls points communs avec le théâtre Talipot que j’avais vu dans des pièces de Shakespeare il y a quelques années : l’investissement des corps, l’énergie concentrée, et le spectacle conçu comme l’accomplissement (impeccablement réglé) d’un rituel. Surtout rien de folklorique : beaucoup trop d’originalité, de profond mystère et de mystique pour se laisser aller à un exotisme de façade.

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