Mon festival d’Avignon 2025

 Premières remarques :

– 1) Le IN propose des places entre 35 (rares) et 50 euros.Une fortune.

Un jour que j’assistais à un film programmé dans le cadre du festival, un spectateur de la rangée précédente disait à des amis voisins qu’il serait absent de Paris à l’automne, devant successivement aller à Bayreuth puis à la Scala de Milan, avant de se rendre à je ne sis quel autre festival. Sera-ce bientôt exclusivement à ce genre de public que s’adressera le festival de théâtre initié par le Théâtre National Populaire et les CEMEA ?

– 2) La maire d’Avignon a accepté qu’une banderole géante dénonçant le génocide en Palestine soit attachée aux remparts juste devant la gare. Une trentaine d’artistes ont signé un papier, mais pas de grand retentissement.

– 3) Nouveauté : devant Le Chêne Noir, les tract’eurs qui proposent leur spectacle annoncent à la fois leur lieu de représentation pendant le festival et le lieu où ils joueront à la rentrée à Paris : il va de soi que les spectateur.ice.s du Chêne Noir sont des parisien.ne.s. Imaginent-ils ces comédien.ne.s en quête de public qu’il existe au monde d’autres lieux de théâtre que Paris, et que le festival d’Avignon off ne se résume pas à exporter le théâtre parisien pendant trois semaines ? Imaginent-ils que le théâtre existe en-dehors de leur nombril ?

Ceci dit, festival entamé le samedi 5 juillet par deux bons spectacles audit Chêne noir :

–Rêves : collectif ukrainien de circassiens gymnastes acrobates, dont les exploits physiques traditionnels sont chorégraphiés en musique : agréable à voir, engageant et dynamique, parfois époustouflant…Un musclé genre esclave Dace du forum romain, deux femmes…*+

–Passeport : du théâtre comme Michalik sait en inventer : qui traite de réalités graves en nous embarquant dans des contes croisés qui sont la réalité même des anonymes que nous côtoyons : après avoir interrogé le monde carcéral (Entre vos murs), Michalik aborde la question des migrants, sous tous ses aspects importants (délire administratif français, argent, souffrances, violence des camps de réfugiés, racisme franchouillard et travail forcé des clandestins, rôle des bénévoles et associations, ambiguïté et confusion avec les ultramarins, etc…) avec la même ardeur à conter et entremêler de multiples histoires. Performance aussi de mise en scène et de comédiens qui dans un rythme intense déploient cette fresque à plusieurs épisodes et sur plusieurs époques … Remarquable. **+

Le dimanche 6 : la banderole installée sur les remparts le 5 au matin a été ôtée. C’est la Préfecture qui l’aurait ordonné. Elle sera redéployée avec l’accord (seulement oral cette fois) de Madame la maire d’Avignon. Étrange pays que celui qui nie les réalités factuelles. Désormais, le gouvernement comme s’il représentait la nation interdit la liberté d’opinion et d’expression sans que nulle instance ne puisse régulièrement s’y opposer. Pays des droits humains, qu’es-tu devenu ?

[Rectificatif ultérieur : ce n’est pas la Préfecture qui a exigé le retrait mais des particuliers qui ont par deux fois ôté la banderole : des particuliers qui sont donc favorables à la continuation du massacre, des mutilations, de la famine, et pour le silence (désormais relatif) qui entoure ces crimes.]

Diatribe d’amour pour un homme assis  (1993) de G. Garcia Marquez, interprété par Catherine Alias à la maison de la parole.

Nous avions vu une « version de travail » de ce spectacle à l’automne dernier, il a gagné en nuances. Présence et interprétation remarquables de l’actrice sur la seule pièce de théâtre du Nobel romancier…encore que les didascalies descriptives/narratives soient nombreuses dans le texte. Une femme du peuple a épousé un fils de famille en révolte contre son milieu et, un quart de siècle plus tard, s’adresse à son impotence pour reconquérir sa liberté face à cet homme qui a trahi ses idéaux…et s’est glissé dans les mœurs de sa caste.

Un texte profond délivré avec audace et talent. Une scène un peu moins exiguë (que celle de la Maison de la parole) permettrait à la forte expressivité de la comédienne de se déployer mieux. **

Ubu président au théâtre du Balcon. Encore un très bon spectacle où l’adaptation de Jarry (qui n’est pas ma tasse de thé) gagne en acuité par la transposition à des situations contemporaines. Large écho critique à l’influence médiatique de l’extrême-droite : je ne peux m’empêcher de repenser à l’épisode de la banderole pour la Palestine. Surtout, l’approche brechtienne du spectacle (genre cabaret, ring, tour à tour musical live, décalé clownesque, claquettes, etc.) jusqu’au tableau final très expressif et à la conclusion froide, donnent une grande pertinence à la critique du thème du pouvoir. Chez Jarry, l’outrance est à mon goût trop adolescente, s’apparente à l’esprit potache un peu Charlie-Harakiri sur les bords, qui défoule peut-être certains grands bambins mais ravage finalement assez peu ses cibles. Ici la dénonciation est à la fois beaucoup plus artistique et beaucoup plus juste.

Acteurs, musiciens, chanteurs (et la même chose au féminin, y compris pour une super musicienne tenant parfois le rôle d’hommes), iels sont impressionnant.e.s.

Scène cocasse à la fin : un monsieur qui n’attendait que cela depuis longtemps a dès le noir final jailli de son siège pour applaudir debout. Il se trouve que ses voisins de droite se sont aussi levés, mais pour sortir plus vite, et le monsieur qui ne comprenait pas leur bloquait le passage. Alertés par ce mouvement collectif, d’autres spectateur.ice.s ont tourné la tête en tout sens pour voir s’il convenait vraiment de se lever pour applaudir. Mais comme personne d’autre ne se levait, iels sont resté.e.s assis.es. Juste après une pièce qui alerte contre les démagogues et l’esprit moutonnier.

** +

Le lundi 7 : IN : vus hier 2 films sur le théâtre du radeau. Le premier, triptyque, ne mérite aucune attention. – – –

Le second, « les oiseaux et les cloches » de Léo Boisson retrace les mois de répétition de ce qui fut le dernier spectacle élaboré par François Tanguy (décédé en décembre 2022) et qui tourne encore. Ce théâtre installé au Mans dans une usine désaffectée est constitué d’un collectif d’artisans de la scène élaborant un spectacle à partir de bouts de choses (tissus, écrits, planches, phrases musicales, éléments disparates de récupération…) et visant à présenter au théâtre (lieu du regard, ce qu’on nomme ailleurs « public », avant que d’être le plateau) un résultat qui donne à voir, à ressentir, à entendre, à éprouver, à penser, etc…Les mots ordinaires de mise en scène, décor, texte, représentation, etc…y sont bannis. Il y a un travail autour de l’imaginaire et de la pensée du « non metteur en scène » pour atteindre à quelque chose d’inouï, original et souvent drôle, après des mois de tâtonnements.

J’ai d’abord cru à du foutage de gueule. Mais non : sans rien nommer, sans que ses phrases se terminent jamais, le non metteur en scène suggère par gestes et bribes des choses que les autres tentent de comprendre, d’adapter, d’assimiler, et cela aboutit, semble-t-il à l’écran, à un continuum spectaculaire et intéressant.

C’est de l’anti-Artaud puisque le collectif passe des mois en répétitions quasi permanentes.

Si l’équipe technique est jeune et dynamique, celles et ceux qu’on voit en jeu sont plus âgés, certains accompagnent la fondatrice de la compagnie depuis 1977.

Le festival d’Avignon accueille les deux dernières créations (d’avant 2022) du théâtre du radeau, comme une forme d’hommage posthume à un spectacle vivant qui se meurt. 35 euros l’expérience. *+

Le mardi 8 : When I saw the sea du libanais Ali Chahrour à la Fabrica. Du grand et fort théâtre, puissant et primordial. Aux débats sans fin sur ce que « peut le théâtre », sur le rapport entre création artistique et politique, sur les héritages esthétiques et leur métamorphose, ce spectacle simple, bouleversant, raffiné, accompli en tout point est en soi une réponse. Il constitue une défense et illustration de l’action culturelle en ce qu’elle a de profond, et profondément nécessaire.

Ce n’était pas gagné d’avance : j’étais à 20 mètres de la scène, et pendant les cinq premières minutes, deux gros projecteurs étaient braqués sur la salle, interdisant de lire les surtitres : le texte arabe prononcé par une voix très amplifiée me restait incompréhensible, tandis que dans le clair obscur apparaissait la silhouette d’une femme en avant-scène : premier personnage, protagoniste.C’est alors que le dispositif lumineux s’est élevé de lui-même pour éclairer non plus le public mais une sorte d’estrade. Sous cette douche ou coiffe lumineuse se tenaient d’autres corps : celui du musicien et de la musicienne-chanteuse, celui de deux autres personnages. Le son vibre au centre de mon corps, me secoue comme le grondement des bombes, les foudres souterraines et dans ce tremblement s’élève sublime une musique qui se superpose au récit. Les mouvements s’effectuent avec une extrême lenteur. Ce rythme rappelle celui de la danse butô née au Japon d’un métissage culturel après les tragédies nucléaires du XXème siècle.

Mais dans la suite du spectacle, ce sont d’autres traditions, d’autres cérémonies qui seront suggérées par la parole calme, le rituel et les mouvements : actuellement encore, en Grèce, « tragoudia » désigne des chants et danses traditionnels, et la plus antique tragédie est faite d’un récit partagé avec un chœur musical et mouvant, comme le sont ici les destinées des trois personnages et la lente composition de leurs gestes et déplacements. D’autres tableaux nés du silence évoqueront les passages essentiels de la naissance et de la mort, les franchissements d’espaces inconnus : nous sommes dans la nuit des temps tout comme nous sommes aujourd’hui, entièrement : aux sources premières de l’humanité, aux source du théâtre, et dans les douleurs, l’esclavage et l’espoir du Liban actuel, des guerres d’aujourd’hui, des souffrances des trois femmes en scène qui, comme le dit le programme, sont venues d’Éthiopie vivre leur exil au Liban, en domestiques esclavagisées se libérant par la fuite, par la maternité parfois, par la danse de leur vie.

Tout ici naît du silence, se déploie dans le souffle vivant puis s’estompe dans le silence. ***++

Le mercredi 9 : Lecture au Figuier pourpre Maison de la poésie en Avignon) de La part du désert, Échos poétiques, conversation entre une poétesse (Christine Durif-Bruckert) et un dessinateur diagnostiqué schizophrène (Cédric Laplace). Lecture par Wianney Qolltan’.

Très vite on perd les locuteurs, Wianney fait du Wianney et on ne sait plus qui de l’une ou de l’autre tient les propos. Quelques formules lumineuses noyées dans un verbiage à prétention poétique, exemple : « L’éclair d’un mot déchire l’espace vide ». Et ça s’appelle conversation ? – –

Lecture au même endroit de Gaza, un corps, tract poétique par la poétesse Malika Berak.

L’autrice est avant tout diplomate, elle a été en poste en Palestine, à Bahreïn, etc.

Elle récuse ce que Valéry appelait « la poésie pure » pour une poésie du réel et évoque, avant ses propres textes, l’héritage foisonnant de la poésie palestinienne. C’est vivant, parlant, vivifiant. **

Exposition à l’église des Célestins place des corps saints : « L’arrière-pays, territoires arabes en archipel ».

En archipel en effet dans le bâtiment nu, des écrans avec casques sont mis à disposition des visiteurs. Chaque écran présente le travail d’un.e artiste vidéaste sur un aspect du monde arabe (Maroc, régions kurdes du Moyen-Orient, Algérie, Syrie, Liban…). Des témoignages, des plans fixes, chaque élément n’est pas inintéressant mais c’est la démarche artistique répétitive qui alourdit les sens. Plus parlant m’a semblé le tableau d’annonces comme immobilières, décrivant des maisons ou appartements de Gaza avec photo…. de ruines bombardées déjà (c’était en 2008). Voilà qui touche, fait mouche et met l’image en perspective. *

Le jeudi 10 : ma compagne s’est rendue à la Lecture de Gérard Cartier (prix poésie de la SGDL) au figuier pourpre. Recueil : Les bains-douches de la rue Philonarde. Puis tandis qu’elle allait aux Halles assister à un Godot avec Denis Lavant et d’autres pointures aux cheveux blanchis, j’ai vu Nombril à La Luna.

Iels sont 13 sur scène, 13 hongrois venus de Bratislava où s’est expatriée la compagnie. Un quatuor d’instruments à cordes (qui joue du classique, du moderne -Bartók, Chostakovitch entre autres- et du folklore) accompagne 9 danseuses et danseurs dont la chorégraphie s’enracine dans le traditionnel (czardas?) où l’on saute beaucoup en se frappant les cuisses, les chaussures, tout le corps et en virevoltant. Plusieurs danseurs et une danseuse jouent aussi de plusieurs instruments (flûtes du pays, longues et suraiguës, guitares et basse sur The wall) et chantent. Et l’un d’eux s’adresse fréquemment au public, en hongrois surtitré très clairement en fond de scène. Ce qu’il expose ainsi, ce sont des propos de Milan Kundera sur l’Europe, centrale en particulier (nombril de l’Europe), culturellement à l’ouest selon lui quoique politiquement à l’est (influence russe) au moment où l’écrivain s’exprimait ainsi. J’aime beaucoup le romancier Kundera. Son érudition aussi, mais dans ce cas je trouve que son point de vue étayé strictement sur l’histoire des idées (Hegel en somme) manque de matière factuelle. L’Europe serait passée de l’Antiquité gréco-romaine à un moyen-âge chrétien romain (tandis que la Russie s’affirme dans l’orthodoxie byzantine) puis à une culture commune se substituant à la religion commune. La perte de cette culture commune (sous l’influence russe en Europe centrale) conduit vers on ne sait quel avenir, mais vers un déclin de la culture européenne toute entière que j’interprète comme une perte de singularité, une atomisation. (Je trouve curieux qu’il ne signale pas pour l’Europe le poids de l’Amérique, états-unienne surtout). Bref, ce sont ces propos qui nous sont délivrés dans un concert de sons, de rythmes et de mouvements ancrés dans la rusticité traditionnelle (folklore magyar) évoluant vers une chorégraphie expressionniste.

Si le point de vue de Kundera me paraît sujet, au moins, à questionnement, l’ensemble est une performance plaisante où chaque participant.e est excellent. * ++

Le vendredi 11 : Solitude d’un ange gardien à l’oriflamme, seul en scène interprété par un ancien camarade d’école de théâtre et partenaire de scène de ma compagne.

Pierre Forest est un comédien de grande présence et de grande nuance. Scénographie ingénieuse, et tout repose ensuite sur son talent. Le texte d’Aude de Tocqueville est en prise avec le monde réel et vagabonde d’un univers à l’autre (passé, présent, cité populaire ou monde d’avant, drames et bonheurs de la vie…).

Un bon moment de juste détente qui ne sera pas je suppose impérissable. * ++ (comédien).

Le samedi 12 : Ulysse à Gaza au Verbe fou. Création en France de cette pièce d’un auteur israélien (Gilad Evron mort en 2016). Aucun acteur israélien n’a voulu prendre le rôle (en 2011) confié à sa création à un palestinien. Non jouée depuis.

C’est un texte percutant, où l’absurde administratif conduit à la suspicion de tout. Le drame est qu’il y a des victimes (ici le personnage surnommé Ulysse par les autorités israéliennes) de ces absurdités. Traitement des prisonniers visant à détruire leur humanité de l’intérieur, détention administrative sans motif ni jugement, refus de laisser entrer des livres sur le territoire de Gaza pour brimer la pensée et l’imaginaire : c’était en 2008 et tout était déjà à l’œuvre du processus destructeur d’une population, pas encore par l’élimination directe, mais par l’humiliation et la déshumanisation. « Humiliation » serait le lien avec la littérature russe que voudrait diffuser  « Ulysse », avec aussi la partie privée du drame, à savoir le désir qu’a l’épouse de l’avocat (pointure du barreau) que son mari s’humilie en public.

Cela me paraît fondamental et prémonitoire par rapport aux déclarations de ministres israéliens comparant les gazaouis à des « animaux-humains ». Humiliation, avilissement, c’est le processus même de déshumanisation qu’ont jadis employé les nazis et que reproduit actuellement la société israélienne. Pièce convaincante avec de bons comédiens. La pièce est publiée aux éditions théâtrales de Pierre Banos qui était déjà un fervent éditeur du dramaturge « dissident » israélien Hanokh Levin.

Hélas le spectacle se joue « Au verbe fou », salle indigne et exiguë où de plus l’accueil est peu sympathique et où, pour payer avec la carte bleue, il faut s’acquitter d’un supplément. *+ pour les conditions réelles du spectacle / *** pour la valeur du texte et du jeu quoique limité par la salle.

Produit par le théâtre des chartreux de Marseille, compagnie Le bar de la poste.

Le soir : manifestation (rassemblement) importante des artistes d’Avignon sur la place du palais, avec plusieurs centaines de personnes, des banderoles et drapeaux dressés, et une déclaration prononcée en 5 langues pour l’arrêt des massacres à Gaza et dans le reste de la Palestine, contre l’inaction des États qui n’appliquent pas les résolutions pourtant sans appel des Nations-Unies et de la cour pénale internationale. Comparaison avec la situation génocidaire en Bosnie lors des guerres de l’ex-Yougoslavie en 1995 où, face à l’inertie de l’Europe, les artistes s’étaient mêmement mobilisé.e.s.

Le dimanche 13 : IN : film à Utopia sur Le théâtre de Mossoul.

En fait, Milo Rau s’est trouvé directeur de l’école des Beaux-Arts de Mossoul et des fonds de l’Unesco ont permis à 8 étudiants de tourner le film qu’ils projetaient, courts-métrage de 15 à 20 minutes dont 6 nous sont présentés à cette occasion. Le peu de moyens a limité sans doute les tournages à une zone géographique réduite (quelques quartiers en ruine ou délabrés de la ville après la guerre contre Daech) et à peu de scènes, souvent d’intérieurs. De là des thèmes récurrents comme les orphelins des rues ou le sort des petites filles (un cauchemar et un mariage forcé). Tonalité très sombre, menace permanente au sein d’un monde quotidien. Mais de beaux films simples et puissants émotionnellement.

Durant le dialogue qui a suivi, Milo Rau a semblé dire que, depuis, les moyens s’amélioraient mais que les « milices » reprenaient plus de pouvoirs et que l’expression (libre) en souffrait. **

(Mauvaise pensée : un peu comme si Avignon avait trouvé à un metteur en scène considéré parmi les grands d’Europe mais absent de la programmation cette année un créneau pour qu’il vienne quand même remettre une vieille copie par laquelle il s’acquitte des fonctions qui lui ont été attribuées à Mossoul dévastée).

Le lundi 14 : La conférence de Georges Didi-Huberman au cloître St Louis (dans le cadre du café des idées du festival IN) s’intitulait Désirer recommencer. Le programme annonçait : « Dans le monde comme il va – mal – se pose la question des gestes à faire éclore pour imaginer une réponse… Nous parlerons donc de la faculté d’imaginer et du désir de soulèvement. Car pour se soulever il faut…de l’obstination et de la démesure ». Je m’attendais par conséquent à un propos sur le monde et sur la place de l’art dans les mouvements critiques actuels.

Or le premier quart d’heure a été occupé par un architecte portugais (sans doute renommé) qui a parlé de façon peu audible de son amitié pour Georges Didi-Huberman. Lequel a ensuite annoncé le plan de son intervention, dont la 1ère partie portait sur l’amitié…et nous a gratifiés d’anecdotes sur l’amitié qui le liait à un groupe de portugais connus (entre autres la chorégraphe cap-verdienne Monteiro-Fretas qui a fait l’ouverture du festival à la cour d’honneur cette année) ainsi qu’à un certain Miguel Calderón, immigré espagnol alcoolique mort dans la rue à Avignon. Je ne sais pas vers quoi le propos s’est orienté ensuite, je suis parti au bout de quinze à vingt minutes pendant lesquelles la seule chose claire avait été une citation de Hölderlin, que j’ai hélas oubliée.

Le mardi 15 : Solstices au cloître de la collégiale de Villeneuve les Avignon. Deux danseurs circassiens aux prises avec leur roue de métal avec laquelle ils jouent de leur corps. Musique composée par le violoncelliste qui joue, lui, depuis le fond de scène. Dans un cadre exceptionnel, c’est fascinant et superbe. ***

Le mercredi 16 : café des idées : c’est ce matin Elias Sanbar qui expose avec la clarté et l’ouverture d’esprit qui lui sont propres ses origines, son parcours et son rapport à la poésie de Darwich, mais aussi à la politique et à l’histoire, millénaire et contemporaine, de son pays.

Par curiosité, nous assistons vers 14 heures (gratuitement dans la cour du musée Angladon, lieu externe de la Factory) à 4 danses d’un groupe (9 hommes et 8 femmes) venu.e.s d’Arabie Saoudite : Saudi Performing Arts. Ce sont des danses folkloriques courtes et peu variées qui parait-il correspondent à 4 régions différentes du pays. Déploiement de divers costumes remarquables. Les rythmes des percussions sont très complexes et sonores ainsi qu’un instrument dont le nom serait Surnay ou Zurna en persan, sorte de hautbois nasillard et tonitruant à la sonorité de cornemuse. Sinon pas grand-chose à dire. *- pour l’exotisme.

Le jeudi 17 : Xavier Bertrand devait avec d’autres débattre (avec la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet) de la culture comme fondement de la démocratie. Je me demande comment ce monsieur peut soutenir un tel point de vue dans le parti qui (à l’échelle nationale comme dans plusieurs régions ou villes) est en train de sabrer la culture (et peut-être la démocratie) et lui substitue la force policière brutale et des réformes détruisant le tissu socio-culturel précisément.

Il affirme que la culture est une priorité, qu’à l’instar de Mme. Belot à la Réunion, il ne diminue pas son budget dans les Hauts de France, il stigmatise les politiques du Val de Loire et de Rhône-Alpes, de Wauquiez qu’il déteste sincèrement. Toutefois c’est la secrétaire de la CGT qui fixe les choses : dans le projet de budget Bayrou 2026, baisse de 7 % pour la culture (200 millions sur les 44 milliards d’économies annoncées. Tout est fait pour mettre le secteur entre les mains du privé, comme pour les « kermesses » que Wauquiez favorise contre les structures établies qui lui déplaisent. La censure idéologique se double d’une censure économique et du « fait du prince ». Baisser les soutiens et les ouvertures culturelles (comme l’abandon du pass’culture) c’est préparer le terrain à l’affaiblissement de la pensée et aux gouvernements autoritaires. Pas un scoop…

Villeneuve, plaine de l’abbaye : Entre chiens et loups, spectacle équestre où la cavalière et le cavalier font corps avec le cheval…Figures lentes et compliquées, avec 4 chevaux noirs au crépuscule, robes noires des humains, écharpe beige, large capeline de la pianiste qui accompagne le ballet : quelques clichés romantiques à la Friedrich dans les images, mais figures exceptionnelles qui m’ont fasciné par moments. *++

Le 18 : vers midi à L’adresse (Brd de la Trillade) L’éducation de Rita que j’avais mise en scène en 2010. Nouvelle traduction qui évite les longueurs complaisantes que Pierre Santini et sa fille s’étaient accordé lors de la création en France, et qui rafraîchit aimablement les expressions triviales ou populaires. Coupes bienvenues. Les interscènes (noirs ou presque) sont traitées par les sons comme le hors champ : ce qui se passe ailleurs, entre-temps. Les deux interprètes sont excellents dans la nuance : une comédie dramatique réussie. **

En soirée à la maison Jean Vilar, Voix palestiniennes, voix de résistance témoignages et lectures.

Invités à témoigner, un cinéaste, un photographe et un danseur réfugiés de Gaza. Plusieurs lectures de textes (poèmes ou journaux) saisissants et d’une écriture que j’aimerais relire mieux. Environ 200 spectateurs – participants : a priori convaincus par cette l’action ? À noter qu’un danseur réfugié à Leipzig était présent mais ne s’est pas montré afin de ne pas attiser les haines en Allemagne dont sont victimes toustes celles et ceux qui ne soutiendraient pas mordicus Israël. Effets pervers d’une repentance jamais assouvie.

Le 20 : En quête au théâtre Transversal (ex ateliers d’Amphoux).

Témoignages croisés entre ceux recueillis auprès d’immigré.e.s au Luxembourg et le parcours familial et personnel de plusieurs des comédien.ne.s. Autour d’un arbre nu déraciné deux actrices et deux acteurs disent tour à tour les récits en français, anglais, portugais, et luxembourgeois, tout en fredonnant, chantant, dansant parfois et surtout jouant en direct de la batterie, guitare et saxophone…Des voix off enregistrées complètent les témoignages. Les traductions lorsqu’elles sont nécessaires sont assurées par une comédienne ou en surtitrage au lointain.

Pas de pathos, pas de « rires et larmes » si commodes pour abreuver le public en émotions faciles, mais un spectacle complet et lucide qui se déroule comme un parcours entre les cultures, les langues et les exils vécus différemment.

On suit chaque histoire tout en restant spectateur et sans être pris(onnier) d’une intrigue, on est en situation d’écoute, on est nous-mêmes en quête de compréhension de chaque parcours. Brechtien en somme.

Le 21 : film de Quentin Dupieux : L’accident de piano.

[Comédie loufoque sur une influenceuse qui poste des vidéos violentes sur les blessures qu’elle s’inflige. Toute émotion est effacée en elle (métaphore d’insensibilité à la douleur), et son rapport à autrui est strictement limité à l’argent.

C’est très dérangeant, je me demande si les personnes concernées (influencées par ce genre de vide) peuvent voir ce film, a fortiori le recevoir en tant que critique bienveillante quoique caustique (un peu ce que tente le personnage de S. Kimberlin…). Le rôle de l’injure est également important comme autocentrage et refus inconscient de communication. *+]

L’Iliade par le chariot de Thespis à la salle Tomasi de la Factory (rue Bertrand)

Un régal où 3 comédiens et 2 comédiennes incarnent une vingtaine de personnages et où l’épopée est présentée comme un match de football américain. Tous les registres sont justes, du tragique à la parodie, les changements de personnages sont époustouflants, les régies au top. ***

Le 22 : Les voies de la liberté à la Bourse du travail CGT (rue de la campane).

Spectacle d’après le récit d’une femme (connue de certains semble-t-il) qui a décidé de quitter Paris en moto pour rejoindre le Japon. Aléas d’un premier voyage, découverte de paysages, de frontières, de risques et de bonheurs, elle note, photographie et filme son périple qui s’achève près de Vladivostok à la mort de la moto. Retour « plein d’usage et raison » sans idée de repartir, jusqu’à ce que la société Honda alertée sur l’aventure exceptionnelle de la femme seule lui propose une nouvelle moto et un contrat d’aventure…et c’est un nouveau départ vers l’Iran, de nouvelles découvertes, rencontres, etc…J’avais été intéressé en passant devant ce théâtre improbable par la démarche sur l’idée de liberté. Je m’attendais à tout au risque de n’importe quoi, ce ne fut pas le cas : si la première partie (1er voyage) est attachante, sympatoche sans grande surprise, la seconde partie, qui présente les contrastes au sein d’un même pays, les réalités des gens loin des clichés médiatiques que nous en recevons, m’a paru plus intéressante encore : et l’aggravation même de la situation dans ce moyen-orient est palpable La scénographie ingénieuse et simple (moto, fond de scène suggérant à la fois bâtisses ou montagnes par des panneaux amovibles) réserve une ou deux surprises plaisantes. Outre le récit, le rapport au public est soutenu par une distribution de loukoums et des interrogations partagées. Un spectacle intelligent et salubre dans sa présentation de l’étranger ou de l’imaginaire masculin (sur les femmes et l’occident) qui y est exposé. **

Le 23 : Avant l’orage (retrace la vie d’Odon Von Orvàth). Artéphile ex Bourgneuf

Un acteur-auteur et deux actrices convaincant.e.s, scénographie ingénieuse, éclairage au top, choix de musiques plaisant mais dont la cohérence reste pour moi à trouver. Pièce effrayante d’actualité puisque le dramaturge au passeport hongrois, fils de diplomate et rapidement cosmopolite et apatride, a constamment écrit sur les horreurs de la guerre vue du côté des simples. Son réalisme a souvent été pris pour de la parodie là où il s’agissait de questionner les références (Dom Juan, Figaro…) et les valeurs dominantes de son temps. Prix Von Kleist, il sera expulsé par les nazis auxquels il s’est affronté dès les années 20. Le spectacle devrait être imposé à toustes celles et ceux qui prétendent que leur nation ou leur foi vaut qu’on tue ou soit tué, qui sacrifient la santé, l’instruction, la culture à l’économie de guerre qui ravage les peuples. À celles et ceux également qui demeurent indifférents aux événements qui dans le monde « ne les concernent pas », qui n’ont « rien à se reprocher » et par conséquent ne craignent pas la sévérité des régimes forts.

Excellent titre aussi, puisque la vie de l’écrivain s’est déroulée « avant l’orage » de la seconde guerre mondiale mais aussi avant l’orage parisien qui en mai 38 a causé la chute d’un arbre et tué Von Orvàth qui s’apprêtait à signer un contrat avec Siodmak et partir pour les USA (comme le feront quelques années plus tard Chaplin et Brecht, entre autres. ***

Le 24 : participation à l’accueil casseroles pour la venue de Mme. Dati. Une centaine de manifestants, onze cars de police.

Rapide bilan : Je n’ai vu qu’une vingtaine de spectacles dit « vivants » auxquels s’ajoutent plusieurs films (dont trois programmés dans le IN). Et j’ai assisté à 2 entretiens proposés par le IN, un insipide et un très ouvert, éclairant et généreux (Sanbar), devant des spectateurs conquis mais déjà convaincus et moins nombreux que pour les questions strictement artistiques ou pour VOIR les créatrices et créateurs des spectacles. Plusieurs remarques :

– les queues sont toujours aussi longues devant les spectacles où nous n’allons pas, les vedettes du petit écran, les standupeurs qui font bien rigoler et qui balancent du lourd. Mais les autres salles sont également bien remplies, ce qui encourage : le théâtre intéresse.

– l’axe entre la gare et la place de l’Horloge est passionnant les week-ends : des familles de toutes origines et de tous les quartiers viennent à pied voir les artistes de rue qui font des trucs entre les mamans africaines qui coiffent dans la rue et les peintres ou dessinateurs à main levée, les groupes hip hop… Tout un public qui dans sa grande majorité arpente la rue de la République puis tourne dans la rue A. Perdiguier ou vers les rues piétonnes mais ne s’aventure pas au-delà du manège de l’Horloge, comme si les zones plus avancées leur étaient interdites.

– la tendance au regroupement de salles en mini trusts s’accentue. Nouveauté : les cartes liées à un seul lieu ou à plusieurs salles et lieux d’une même entreprise qui proposent des tarifs réduits analogues à ceux de la carte off. Si cette tendance s’accentue, on peut imaginer que dans une dizaine d’années, comme les lignes SNCF réparties entre diverses entreprises, il y aura une multitude de cartes valables chacune pour quelques théâtres.

Et dans le même temps, comme la programmation des salles est diffusée dès fin mai et que les places de spectacles peuvent désormais être réservées (et payées téléchargées) plusieurs semaines à l’avance, le off sera devenu le rendez-vous des abonnés de l’été qui se retrouveront entre fidèles d’un même lieu. C’est la première année où j’ai noté des spectacles complets dès le premier jour. Il est en outre de plus en plus fréquent que les théâtres ne prennent plus de réservation sur place : il faut passer par un site spécialisé qui facture par place un euro supplémentaire.

– Comme partout, les spectacles sont tous aboutis et les comédien.ne.s de plus en plus polyvalents (danse, chant, instruments., parfois plusieurs langues..). Pas vu de pièces mal jouées. Et le microcosme s’ouvre de plus en plus à l’international : rencontré des compagnies qui allaient jouer en Suisse après avoir été en résidence aussi bien à Londres qu’en banlieue parisienne ou ailleurs…

La technique suit. Les créations d’images, de vidéos, les scénographies, participent pleinement aux spectacles même modestes et sont réalisées impeccablement.

En un mot, le divertissement est devenu affaire de spécialistes hautement formés. Reste à choisir quel divertissement on propose.

Je n’imagine pas que cette perfection puisse perdurer bien longtemps encore dans son écrin coûteux (d’abord pour les compagnies). La manifestation pour la défense du spectacle vivant et des statuts des intermittents a rassemblé une centaine de personnes concernées. Quant à la dénonciation du génocide en Palestine, quelques réalisations artistiques ont été accueillies, une poignée, et lors de la déclaration officielle faite en présence du directeur du festival et signée par plusieurs centaines de participant.e.s le samedi 12), il y avait quelques centaines de personnes sur la place du palais pour soutenir cette initiative.

Il y a des consciences, indéniablement. Mais elles apparaissent dispersées, disparates, et se rassemblent peu, comme si chacun tirait à hue et à dia de son côté, public surtout consommateur de spectacles, artistes, off, in, militants locaux, personnalités invitées. C’est une étrange impression d’être avant tout parmi les profiteurs devant une offre si multiple qu’elle fait éclater les ensembles. Impression cependant d’être au côté des éveilleurs, ou veilleurs, d’en faire même partie et parfois avec succès. Mais l’impression la plus forte reste de servir la machine économique et ses discours, et que tout ça continue de tourner.

2024 : un Festival d’Avignon

DES RÉUSSITES

Montaigne les Essais : amorce intelligente, à bas coût et haute tenue.

La France Empire : ce spectacle sur la politique coloniale française et les guerres induites depuis le 19ème siècle jusqu’à aujourd’hui (Mayotte) est une performance de Nicolas Lambert seul en scène pendant 2 heures, interprétant tour à tour et parfois presque simultanément les multiples personnages que le texte évoque, de De Gaulle à Macron, du maréchal Lyautey aux généraux Schmitt ou Georgelin en passant par Leclerc de Hautecloque, tel grand-père ou prof du comédien : car l’histoire qu’on dit grande passe par les découvertes que chacun peut en faire (ou non) selon les circonstances de sa ve personnelle. Qu’au nom des valeurs de la République marquées aux frontons des bâtiments la France ait torturé ou violé, on le sait. Le spectacle est pourtant saisissant et éclairant sur la façon dont les pouvoirs successifs réduisent ou annulent la culture des peuples opprimés, et comment le savoir-faire technique des forces armées efface les traces et modifie la mémoire collective. Aujourd’hui encore, à l’heure où les autres pays du monde se penchent sur leur passé vis à vis des peuples conquis, la France reste le seul pays (avec le Japon dit-on) où une exposition de chercheurs, une recherche d’historien, peut être interdite : il s’en trouve une actuellement à Genève qui ne peut passer la frontière française.

Rien d’étonnant dès lors que l’institution scolaire éclaire peu et d’un jour très tendancieux les épisodes de la colonisation et de la décolonisation.

Nicolas Lambert présente au cinéma Utopia son film La pompe Afrique le 8 juillet, jour de relâche de son spectacle théâtral.

Bovary de Tiago Rodriguès, actuel directeur du festival (IN) d’Avignon, pièce présentée au théâtre de l’Entrepôt par le collectif 7 (Dijon).

Ce n’est pas la première fois que j’assiste à la représentation d’un texte où Tiago Rodriguès évoque sous un angle décalé une œuvre phare : j’avais par exemple vu un « Antoine et Cléopâtre où la pièce de Shakespeare était abordée par la pensée et les émotions qui traversent les deux interprètes des rôles-titre. Ici il s’agit du procès intenté à Flaubert à propos des bonnes mœurs par le pouvoir de Napoléon III. Dans une scénographie bi-frontale qui reconstitue une salle d’audience, les paroles des professionnels de la justice et de l’Auteur (dont la frousse est montrée) croisent les extraits du texte et les personnages du roman. Montage extrêmement subtil, rendu extrêmement vivant par le jeu et l’inventivité.

Mine de rien, le spectacle traitant principalement du rapport de l’art à la censure, interroge aussi les fonctions du style – ce style impersonnel et parfait par lequel Flaubert prétend subsumer la matière, dépasser l’ennui qu’il évoque, transcender la médiocrité. Or c’est précisément l’impersonnalité du style (sans jugement) que l’habile procureur (Pinard : interprété par une femme) dénonce. La censure perdra, mais révélera peut-être à Flaubert son talent. Et la théâtralisation, mieux qu’un film réaliste, nous fait partager bien au-delà du propos initial la sensibilité à fleur de mots qui parcourt les phrases ciselées.

Willy Protagoras s’est enfermé dans les toilettes : envie de découvrir cette pièce que je ne connais pas, écrite par W. Mouawad en 2004. C’est un savant délire maîtrisé, où l’histoire d’un immeuble suggère de multiples pistes d’interprétation, à commencer par les relations entre juifs et palestiniens sur la terre d’Israël : en effet, la famille Protagoras (le premier dans un lieu?) a accueilli d’abord la famille Philisti-Ralestine, avant que la cohabitation ne dégénère et que tout l’immeuble, le quartier, apportant son grain de sel, sa perfidie ou ses préjugés, ne précipite la catastrophe. Ce conte réaliste-allégorique délirant touche au plus profond des émotions. Pour cela, dix élèves du conservatoire de Montréal assurent une performance exceptionnelle dans le choix d’un théâtre pauvre et inventif – les seul accessoires étant des feuilles de papier journal.

Prodigieusement intéressant.

Mère courage et ses enfants, présentée en mime et en moins d’une heure par une équipe venue de Pékin : c’est beau, sensible, on ne perd aucune nuance…J’ai oublié de demander quels accords avaient été passés avec les éditions de l’Arche si pointilleuses d’ordinaire sur l’orthodoxie brechtienne.

Dans le IN : pas vu énormément de spectacles, deux sur trois m’ont enthousiasmé : ce fut d’abord QUI SOM ? par la compagnie Barro d’Evel, spectacle jouant sur les fondamentaux de l’être et recourant pour cela tant à la musique qu’à la matière, à l’image évocatrice de symboles, aux arts physiques et plastiques du cirque, de la danse, de la poterie et de la musique…

Et puis, dans la carrière de Boulbon qui l’an dernier avait vu l’échec pompeux et menteur du Jardin des Délices, ce fut la terrible clameur d’un superbe texte de Rodriguès servi par la troupe de la comédie française : Hécube, pas Hécube, extraordinairement construit, puissamment et tendrement écrit et joué, qui trouve la suprême élégance de clins d’oeil humoristiques sans déchoir dans cette tragédie d’une actrice appelée à jouer la tragédie d’Hécube (Euripide) tout en vivant une tragédie personnelle. Un moment exceptionnel dans un cadre dont la nature accueille les temps immémoriaux et offre son étrange dimension aux drames humains.

Les bonnes intentions de Terminal dans le charmant cloître des Célestins ne furent en regard que creux remplissage voguant sur des poncifs.

UNE HONTE : Je téléphone ce matin pour réserver une place au théâtre des Amants : une comédienne y met en jeu « Une saison en enfer », je trouve cela curieux, peut-être intéressant. Demeurant au sud des faubourgs d’Avignon, je traverse la ville sur le coup de midi pour atteindre un des théâtres les plus excentrés au nord des remparts. Surprise : ils ne prennent pas la carte bleue, et la connexion internet ne passe pas dans ce lieu magnifique (chapelle baroque aménagée) : il faut acheter la place par internet en se plantant au milieu de la ruelle, sous le soleil. Le premier site obtenu (Avignon off) tient à me vendre une carte que j’ai déjà, et je consulte le site de la compagnie pour obtenir ma place.

Demandant pourquoi il n’y a que 2 spectacles dans ce beau théâtre, j’apprends que le propriétaire parisien du lieu s’en occupe peu.

Le site internet me renvoie à un site d’achat (ticketoff je crois) qui prend 1€ sur chaque vente. Donc, voici un lieu qui propose peu de spectacles par incurie du propriétaire (parait-il) et qui ne dispose ni de terminal CB ni de connexion internet. Qui oblige le spectateur à payer un supplément pour obtenir une place, sans l’avoir prévenu. Je finis par en avoir assez : de qui se moque-t-on ? Eh bien, il paraît clair qu’on se moque d’abord des compagnies (rares) qui ont le malheur de jouer dans cet endroit devant une salle quasiment vide. Et pour cause. L’incurie envers le public ne vient qu’après : notons que je n’ai pas finalisé la démarche qui eût consisté, à 5 mètres du théâtre, à fournir dans la rue mes coordonnées de CB pour obtenir une place réservée depuis des heures.

J’ai chaussé mes semelles de vent et pris le large, avec regret pour la compagnie.

Bonheur des spectacles musicaux : dans des genres très différents, avons assisté avec plaisir au duo d’auteurs compositeurs interprètes ODALVA, aux chansons poétiques sans afféterie ni esbroufe, au seul en scène (qui donne cependant la voix à trois violoncelles) de Timothée Couteau, et au trio de musique soufie Bab es Salam.

Spectacles auxquels il conviendrait d’ajouter une sorte d’OVNI improbable : une version mimée en moins d’une heure de Mère Courage et ses enfants de Brecht par une troupe venue de Pékin : construction et invention visuelles à partir d’éléments traditionnels (masques, éventails) transposés selon la fable brechtienne : tout y est musique et silence, tout y est expressif, tout y parle à la sensibilité et à l’esprit éveillé.

Impressions d’ensemble :

1) Le Catalogue : 1666 spectacles enregistrés dans le off. Multiplication des salles multiples dans un même lieu : depuis des années, rares étaient les salles uniques, mais on trouve de plus en plus d’ espaces qui offrent plusieurs salles et des services (restauration, lieux de répétition, d’échanges…) : c’est un peu le supermarché, ou le multiplex adapté à la programmation du spectacle vivant. Les jours de relâche (les lundis dans un théâtre, les mardis dans un autre) sont également rentabilisés par des lectures ou des présentations libres de travaux en cours : c’est du non stop et du remplissage. Autre trait qui, sans être nouveau, se répand : la présentation de spectacles « hors les murs ». Tel théâtre (par exemple La Manufacture), outre ses trois salles intramuros, propose d’autres spectacles dans tel quartier excentré, ou à la patinoire vers la plaine des sports, ou dans telle ou telle MJC de la périphérie : dans ces cas-là, on n’indique pas aux spectateurs l’adresse du lieu où se rendre, mais on lui fixe rdv à l’avance au théâtre intramuros et on le conduit en car : c’est comme pour les voyages en terres lointaines, de la consommation culturelle organisée vers des lieux aussi exotiques qu’un gymnase ou une maison pour tous de quartier, sans avoir à affronter le risque de se perdre en périphérie, parmi les populations indigènes, ni de recourir aux bus, trams, et autres moyens de transports communs.

2) L’éphémère : outre les genres bien marqués (cirque, danse, mime…) d’autres catégories, absurdes, sont apparues depuis quelques années, comme le « théâtre contemporain » et la « danse contemporaine ». Dans « théâtre contemporain », il faudrait voir une distinction avec un large théâtre classique anhistorique qui va de l’Antiquité grecque à Oscar Wilde, toujours très en vogue, ou Tchekhov, Pirandello…voire Feydeau. Une « comédie déjantée où l’on rit beaucoup » relève de la comédie et non du contemporain : ne sera qualifié de contemporain que ce qui questionne, porte un message ou une forme non conventionnelle, etc…

Les auteurs du 20ème siècle que j’ai aimés et parfois connus ont presque disparus : Brecht ou Pinter, Gatti ou Beckett, Ionesco se font rares, d’autres ont complètement sombré comme Haïm, Foissy, Horovitz…Seul Visniec continue à résister vaillamment, Levey se maintient…pas grand monde au total. L’essentiel des 1600 et quelques repose sur trois grandes tendances : le stand up des plus ou moins connus, les spectacles écrits par tel.le interprète ou metteur.se en scène, et surtout cette année les créations collectives issues d’une « écriture au plateau ».

3) La réduction du Temps : l’enchaînement des spectacles dans un même lieu a dès longtemps conduit à des scénographies légères (excellente chose) et parfois (pas toujours) pauvres, rapides à installer et désinstaller. Désormais cette rapidité atteint aussi les textes. L’excellence des interprètes (les comédien.ne.s savent de plus en plus faire vite et bien un tas de choses) et l’éducation du public capable de saisir en une mimique deux ou trois suggestions contradictoires font que les textes peuvent être débités à toute allure dans une biomécanique à faire baver Meyerhold sans qu’on en perde une miette. Mais comme les salles doivent être rentabilisées (c’est la seule raison que j’ai trouvée), mieux vaut entre 10 heures et 22 heures faire tenir sept spectacles que six. Aussi voit-on se multiplier les spectacles d’une heure dix ou 15, voire de moins d’une heure, au détriment des une heure trente de naguère. Souvent, c’est parfait. Mais on s’étonne lors d’un tractage d’entendre que l’extraordinaire Dom Juan revisité dure 1h10. On nous assure que si la mise en scène décoiffe, c’est pourtant « le texte de Molière mot pour mot ». Mais au fil de la conversation, on apprend que l’acte IV a été supprimé. De même, le Macbeth interprété en 1h15 par trois comédien.ne.s va à l’essentiel.

Ainsi de nombreux lieux fonctionnent comme des juke-box de ma jeunesse et proposent en un temps très limité des succès éternels.

4) Théâtre patrimonial et placements financiers : dans ma jeunesse il y avait des dynasties de circassiens (Fratellini, Gruss, Zavatta, Bouglione…) dont certaines perdurent encore ou se sont diversifiées dans divers continents du monde du spectacle. Mais la transmission de théâtres de père en fils était rare. Désormais dans Avignon, la direction du Chêne noir est passée de Gérard Gelas à son fils Julien qui joue du piano, et le théâtre propose des créations de spectacles musicaux. Le théâtre du Balcon présente une pièce de Jean-Baptiste Barbuscia (le fils) mise en scène par Serge Barbuscia (le père). Sébastien Benedetto a repris plus discrètement la direction du théâtre des Carmes et du festival off fondés par son père André. Qui succédera aux autres pères fondateurs ?

Dans le même temps se sont ouvertes de belles salles, nombreuses, dans des bâtiments rachetés et réaménagés. Ce ne sont plus les institutions religieuses qui arrondissent leur budget en louant leurs locaux. Ce sont des assureurs, des fonds de pension, des groupements financiers qui exploitent ainsi les nouvelles scènes avignonnaises.

Restent une vingtaine – ou un peu plus – de théâtres privés ou associatifs qui dans l’année proposent des cours, des petites formes, et misent sur le festival de l’été pour subsister. Cette année, ce festival est amputé d’une semaine pour cause de Jeux Olympiques sous haute sécurité qui exigent la suspension des autres manifestations d’envergure sur tout le territoire – dixit le ministre de l’intérieur.

5) Publics incultes et spectacles cultes : dans le OFF d’Avignon, je trouve depuis des décennies des spectacles de ou sur Colette, Wilde, Guitry, dont la popularité ancienne s’est ailleurs dissipée mais dont une sorte d’aura continue de planer en Avignon. Si certains thèmes suivent l’actualité, oscillant entre documents et inepties, d’autres semblent relever du mythe intemporel, comme les adaptations des récits de Zweig ou l’évocation plus ou moins imitative d’icônes du passé (Marylin, Piaf, Lapointe, Brel, Brassens, …etc.) qui trouvent chaque année leurs chantres et leurs doublons. Mais ce qui m’atterre particulièrement, ce sont les employés au tractage, qui annoncent dans les rues : « Le Misanthrope, un Molière que vous n’avez jamais vu… ». Ou bien « Le Cid : Rodrigue a-t-il du coeur ? Une tragi-comédie de Corneille à voir ou revoir… ».

Combien de passant.es, après qu’on les ait bassiné avec ça toute une scolarité, ignorent-iels que Le Misanthrope est de Molière (et pas seulement de Bobby Lapointe) et que le Cid est de Corneille ?

Plus que je ne crois ? C’est en tout cas la démarche inverse que l’on rencontre dans le festival officiel, celui qui ne tracte pas, le festival IN.

Dans ce cadre, on ne s’adresse qu’à un public non seulement extrêmement cultivé, mais aussi au courant des tendances les plus récentes. Les allusions à des concepts philosophiques ou à des démarches fondatrices abondent. Un public à qui l’on n’a pas besoin de présenter tel performeur de Detroit ou telle créatrice angolaise dont la réputation venue de Lisbonne a conquis Barcelone et Berlin : un public qui a déjà lu tout ce qu’il faut savoir sur ces étoiles montantes dans les pages culturelles du Monde.

Il m’est devenu extrêmement difficile de faire un choix dans le IN, car rien ne transpire dans les présentations des spectacles de ce qui ressemblerait à un contenu : on a plutôt à faire à un discours pour initié.e.s, dont je n’ai jamais été mais dont je suis encore moins aujourd’hui que par le passé. Alors je fonctionne au feeling, ce qui cette année m’a plutôt réussi :

Une dernière chose : si vous voulez échapper au tractage, baladez-vous dans les rues avec un pain ou une salade, ou un paquet de pâtes alimentaires : depuis que j’habite en partie Avignon, il m’arrive de porter en évidence quelque objet domestique, et la plupart des missionnés pour le tractage ignorent superbement ce qui ressemble à un habitant. Ne sollicitent que les badauds, flâneurs ou passants à l’allure de touristes. Sans doute estiment-iels que les autochtones sont trop province pour s’intéresser à leur art.

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