Arrivée à l’aéroport de Catane le 16 septembre 2025 vers 13 heures.

J’étais déjà venu en Sicile, et en train, en 1980. J’avais été ébloui par les palais de Palerme et par Monreale, par les campagnes blondes à l’intérieur des terres, Cefalù et la vallée des Temples, les plages accueillantes au sud de Syracuse. J’étais revenu il y a un peu moins de 10 ans sur la côte est avec mes filles et deux de leurs propres filles.

Pas de grand changement à première vue si ce n’est la multiplication des entreprises de location de voitures, et le fait qu’Easyjet a désormais réduit les dimensions des bagages. Nous cheminons donc sur l’étroit passage piétonnier, frôlés par des cars et des voitures, avec un trolley de petite taille : 45x36x20. Nous portons sur nous les vêtements les plus épais, alors que la température approche les 30 degrés. Les formalités sont rapides, on récupère tout au fond du parking commun à une vingtaine de loueurs une C3 essence. Je redresse le dossier penché, monte le siège très enfoncé, et le rapproche des pédales : peut-être un géant m’a-t-il précédé dans le véhicule ?

Direction Piedimonte Etneo où se situe notre premier gîte. L’Etna n’a en apparence pas bougé depuis dix ans, mais ce n’est qu’une illusion trompeuse. La traversée de Catane par le bord de mer (qu’on ne voit pas : principalement des entrepôts et de vieux hangars avec grues, engins… : un port, quoi, avec des bicoques décrépites de l’autre côté du boulevard défoncé et leurs balcons qui rouillent) est tout aussi pénible qu’autrefois : ronds-points et carrefours aléatoires, trafic dense qui ignore le clignotant, travaux en suspens – il est autour de 14 heures – et panneaux de signalisation pareils à de lointains vestiges. Une fois passée Catane, et manquée l’entrée nord de l’autoroute, la suite se fait assez lente et chaotique, mais moins stressante : les villages, bourgades, bourgs (Acireale, Giarre…) s’enchaînent jusqu’à Fiumefreddo et son accès autoroutier, dont nous n’avons plus besoin, car le village où l’on va est à 2, 3 ou 5 kms environ.

On s’arrête dans un magasin Lidl en sortie de ville, aussi surprenant dans le décor aride qu’une choucroute sur des linguine a la carbonara : il faut prévoir de quoi petit-déjeuner demain matin. La caissière une adolescente parle à son mobile et nous balance les produits sans un regard.

On monte de rudes lacets et, comme nous l’a indiqué Pippo, notre premier hôte, nous trouvons un portail blanc ouvert en bord de route. On s’y engage, descente courte mais vertigineuse jusqu’à un replat où stationner la voiture sous des arbres : peut-être des micocouliers, il y a aussi plus loin des oliviers, d’autres essences. Pippo apparaît, nous conduit par un sentier dallé en contrebas, jusqu’à la maisonnette : une pièce unique à flanc de montagne, une large fenêtre donne sur la mer et la verdure en contrebas, la vue s’étend de Taormine au nord (sur la gauche) à Giarre plus ou moins dissimulée dans la végétation. La terre est noire. La maisonnette est flanquée d’une table et de bancs de pierre carrelés de couleurs : un îlot paradisiaque hors du tumulte de la côte et de l’âpreté de la montagne.

Nous y restons peu, notre intention est de gagner Taormine au plus vite. Je me trompe d’entrée, on se gare au sud plutôt qu’au nord, il faudra traverser tout le centre avant d’arriver au théâtre. Nous y voici. Je l’avais visité presque sans personne, c’est tout différent cette après-midi : même s’il y a beaucoup moins de monde que dans les rues commerçantes aux boutiques de luxe, des dizaines de touristes s’égaient parmi les travées, d’autres se resserrent en groupes compacts autour de leurs guides, dont un slave (russe?) presque exclusivement constitué de femmes. 

Le voyage en avion a été relativement court, et c’est un effet curieux, après avoir quitté le matin même la maison et les objets habituels, de se poser quelques siècles dans le passé, dans un décor de carte postale, où des techniciens s’affairent en contrebas à installer le matériel pour un futur spectacle. On recherche l’ombre à l’extérieur de la cavea, où de l’autre côté de Giardini Naxos se découvre une autre baie, d’autres monts, splendides, jusqu’à la pointe de Messine et la Calabre que l’on devine. Sur cet extraordinaire surplomb est installé un bar avec terrasse parmi un jardin de succulentes. Après plusieurs stations en divers endroits du théâtre, diverses prises de vues, il faut bien quitter le lieu qui ferme à 18 heures 30. Hier encore, c’était 19 heures. On s’apercevra que la nuit arrive assez vite. À la sortie, plusieurs barrières, cordons de policiers, personnels à brassard et membres de la Croix-Rouge bloquent le passage à une foule nouvelle : la billetterie est close mais bientôt entrera un public nouveau, désireux d’assister à un concert de bienfaisance (à guichets fermés) qui se donne ici, ce soir-là, avec Mario Biondi, gloire locale de la soul, et quelques autres : il s’agit de financer le maintien du service de cardiologie et de chirurgie cardiaque de l’hôpital de Taormine appelé à fermer.

On se replonge dans la foule, les boutiques à têtes de Maures sculptées inspirées du Roland furieux et qui supportent des cactées, le soir tombe doucement, on arpente les rues latérales pour chercher un resto correct abordable, on s’installe dans un joli recoin où nous rattrapent une bande de musicos folkloriques. Deux chansons pas désagréables, le joueur de tambourin passe le chapeau et ils s’en vont. Ça cause beaucoup l’américain tout autour, mais pas que. Plat juste correct, dessert simple, eau plate et un verre de vin : 70€ tout de même. On rejoint la rue centrale jusqu’à la place principale, celle où j’imagine se situe l’anecdote que rapporte Truman Capote : Cocteau s’agitant autour d’un Gide âgé, contemplatif, qui lui aurait dit « vous gâchez le paysage »…Des enfants jouent parmi les familles et les musiciens des terrasses, nous, nous ressortons par la porte de Catane, retour au parking (12 €) puis au gîte dans la nuit.

Phares très blancs, lacets resserrés, début de fatigue.

Magnifique lever de soleil sur la mer. Petit déjeuner Lidl sur la pierre colorée. Ciel dégagé de bon augure dans la perspective de monter à l’Etna. Direction Sainte Vénérine (ça existe : une fille de Vénus béatifiée sans doute) puis Zafferana jusqu’au refuge Sapienza.

On suit trois cars qui klaxonnent dans les épingles pour le cas où une voiture dévalerait les pentes sans serrer à droite. Le paysage change. Le terrain boisé ou herbu laisse place aux blocs de basalte parsemés de touffes jaunâtres de ces plantes adaptées à l’altitude et au sol volcanique : comme de gigantesques touffes moussues qui auraient tourné au jaune. On en verra jusqu’au-delà des 2500 mètres, jusqu’aux premiers piquets plantés dans la cendre pour mesurer l’éventuelle hauteur de neige…Je m’étais garé il y a dix ans à côté de quelques voitures. C’est une nuée de véhicules et de piétons qui ce jour sillonnent le col près des cratères Silvestri. Parking payable par une application spéciale, mais qui fonctionne de fait même sans l’application. (??). Télécabine ensuite qui nous transporte à 2500 mètres. Tranquillement assis face à la montée. Ensuite la noria des camions Mercedes, genre 4×4 de l’armée allemande. Pas voulu mettre de chaussures fermées, suis resté en sandales. Possible, mais de nombreux cailloutis noirs et rouges sous la plante des pieds. (Empédocle a dû souffrir). Un peu d’essoufflement pour monter au-delà des 3000 mètres. Visite de 2 cratères récents (23 et 24 ans). La dernière éruption (juillet-août 2024) a augmenté l’altitude sommitale de 60 mètres : 3400 actuellement. En fait il ne s’agit pas exactement d’éruptions, qui créeraient un nouveau cratère sur une cheminée, et entraîneraient des coulées de laves. Il s’agit d’expulsions récurrentes de matières qui bouchent régulièrement les issues et retombent en poussières, cendres : c’est une espèce de toussotement de la montagne, qui peut toutefois projeter des particules à un km d’altitude. La dernière véritable éruption, avec les vents d’ouest, a porté des scories jusqu’aux rivages grecs de la mer Ionienne. Jadis, un manoir dressé au bord de la mer, à Catane, s’est retrouvé à plus d’un kilomètre des côtes à cause d’une coulée de lave refroidie qui s’est glissée entre le palais et les eaux. Pour l’heure, il n’y a que des fumerolles qui s’épaississent autour des sommets, surtout le plus récent, le plus actif et le moins haut. Une vapeur s’échappe aussi près de nos pieds par de petits trous, cavités de la largeur d’un pied ou d’un pas. Un guide quadrilingue nous explique que l’Etna est né dans la mer il y a 500 000 ans, et que les gros rochers que l’on voit sur la côte des cyclopes, que la légende attribue à Polyphème aveuglé projetant au hasard des blocs contre Ulysse et ses compagnons en fuite, sont les restes de la caldeira originelle qui a formé un premier cratère au-dessus des eaux puis n’a cessé depuis de s’élever par ajout de matière lithique. La masse des trois sommets (qui ne datent que d’un millier d’années) est impressionnante lorsqu’on en est tout près. Ce serait une heure d’ascension à peine pour un (jeune) marcheur aguerri. Retour aux camions de transport puis au funiculaire. Snack bar à chaque altitude selon les goûts. Descente tranquille face à la montagne. Route du retour sans cars dans l’autre sens : c’est l’heure des repas, de la sieste, des transferts hôteliers, pas des visites. Pause dans notre gîte, raisin frais.

Poussons ensuite la descente jusqu’à Fiumefreddo et cherchons une plage vers Fondachello. Seule se baigne ma compagne. Eau pas trop froide mais agitée, des rouleaux, elle nage et au retour est percutée (lâchement, dans le dos) par une vague qui lui balance et lunettes et casquette qu’elle n’avait pas songé à ôter, n’ayant pas l’intention de nager vraiment. Mais la tentation a été forte, la vague aussi. Elle se sèche et se change et, le soir venu, on prolonge vers le sud. Promenade sur la jetée de Riposto (port de l’Etna) où des yachts invraisemblablement grands, impeccablement carrossés de blanc et de verre fumé, se tiennent à quai. L’un bat pavillon hollandais, un autre semble australien ou néo-zélandais, genre britannique avec des étoiles. Des vans noirs aux vitres noires viennent chercher sur le débarcadère des hôtes de marque qui tiennent à l’incognito, sans passer toutefois inaperçu.e.s. Un patrouilleur gris de la guardia di finanza revient d’une tournée en mer. En quête de trafics ou de clandestins ?

(Sur l’ensemble du séjour, nous avons croisé deux ou trois voitures de carabiniers et les inévitables véhicules de la « garde des finances » : douane, police des frontières,… Aucun policier ou militaire en arme parmi les foules, aucune fouille sur les sites : je craignais le régime qui tente de se mettre en place dans l’Italie actuelle, mais sans m’illusionner sur la politique de fond qui est conduite, je dois constater que les libertés de mouvement ou d’expression sont beaucoup mieux préservées qu’en France (en tout cas dans la région où nous étions) et nous n’avons jamais ressenti l’impression fréquente de subir l’oppression de la violence d’État comme elle se manifeste clairement dans notre pays, dans les villes, les gares, les musées ou salles de spectacles, et tout l’espace public).

Nous quittons ce bel endroit inhospitalier où quelques boutiques aux airs luxueux s’immiscent entre des maison lépreuses et de petits immeubles mal en point. Nous nous arrêtons à Torre Archiferi, sa belle promenade au bord d’une mer agitée contre les rochers et le mur de soutènement. Ce n’est pas St Malo, mais ça ne manque pas d’allure, avec cette arche ancienne où s’élève le drapeau palestinien. Non loin, une porte latérale de l’église a été laissée ouverte pendant l’office du soir, et juste à côté de la porte, sur la placette contiguë, un faux phare de plâtre blanc et bleu à taille humaine abrite une statue de la Vierge. Protectrice des marins sans doute (Ave Maris Stella), mais très incongrue comme ces mondes reconstitués en miniature entre lesquels on se promène, par exemple à Legoland. 

Les restaurants qui figurent sur un plan n’existent plus ou sont fermés. Dans une rue voisine on en a vu un vide qui a cependant l’air ouvert. On y mangera, un peu tôt, entre 19 et 21 heures. Un peu avant notre départ une famille arrive, avec quatre adultes et autant de tout jeunes enfants. On leur rapproche des tables pour un repas festif.

(Impossible de déterminer l’heure du repas du soir : les magasins ouvrent de 16 à 20 heures, mais les restaurants servent plus ou moins à toute heure. En Espagne l’été, il est rare de voir des gens dîner avant 21 heures. Dans la Sicile que je vois, les américains, les hollandais se posent en terrasse à la sortie des sites ou des musées pour boire un bock et bouffer une pizza à toute heure. Des italiens en font autant, alors que d’autres débarquent avec de jeunes enfants pour casse-croûter à 21 ou 22 heures. Mystère.)

Le retour par l’autoroute est un bienfait après une journée de routes secondaires défoncées, et/ou étroites, flanquées de détritus et de grillages rouillés délimitant des champs vides ou des friches.

Nouveau lever de soleil du côté de Charybde et Scylla. Départ pour la côte sud via les régions du centre-est. Obligés de repasser par Catane, quelques bouchons, ralentissements, avant de bifurquer vers l’autoroute de Palerme. On contourne par le sud la masse de l’Etna fumant, et après de nombreux vergers et oliveraies, on arrive dans une région sèche, fauve et brune, où peut-être des moissons ont été faites au début de l’été, peut-être pas : impossible de déterminer avec certitude si les sols caillouteux comportent des sillons cultivés, à présent labourés, ou si ce sont des friches ridées et stériles. Des mesetas genre crétacé découpent l’horizon. On bifurque vers Enna. Un désert où se dressent des industries anciennes et lourdes, comme l’exploitation de la pierre. L’air semble poussiéreux. Les routes sont excellentes. Et puis on reprend un peu d’altitude et le paysage redevient verdoyant. Quelques arbres, des collines, un sous-bois, des champs et des vergers. Dans Piazza Armerina, où se tient le marché, où la circulation est donc bloquée, on ne parvient pas à trouver la pancarte qui indique un des plus hauts lieux touristiques de l’île : la villa del Casale. Il y a toujours à un endroit stratégique (carrefour, rond-point, bifurcation en Y) un panneau qui manque. En fait il y a trois cas de figure : ou bien la signalisation est absente, ou bien celle qui nous concerne est si indéchiffrable (alors qu’au kilomètre suivant il y a un panneau flambant neuf qui ne sert à rien puisqu’il n’y a plus qu’une route), si vieille qu’elle est rouillée, piquetée, tombe en lambeaux, à moins que le support même du panneau soit penché, accidenté et tordu, ou encore, troisième cas, des plaisantins ou des activistes (dans quel but?) l’ont taguée, rayée, rendue illisible. Donc après avoir suivi scrupuleusement les indications routières, on a traversé en vain Piazza Armerina dans les deux sens avant de rouvrir google maps qui par une petite vallée voisine nous a permis de rejoindre la villa antique (datant de la tétrarchie de l’Empire romain, c’est-à-dire ai-je appris vers 300 de notre ère). Location d’un audio guide inutile : les audio-guides s’avèrent toujours inutiles, ils répètent en termes mièvres pour touristes infantilisés ce qu’explicitent les panneaux placés devant chaque espace, artefact ou monument, et qu’il convient simplement de lire.

On a donc marché le long du parcours établi entre les différentes pièces de cette vaste maison, dont seules une dizaine parmi les cinquante au total étaient destinées au maître de maison et à sa famille : ce sont d’abord les bains et le gymnase pour l’accueil des visiteurs. Le reste des bâtiments revenait à la domesticité, aux invités, au culte, aux audiences…On ne sait pas si cette demeure d’abord attribuée à l’un des tétrarques romains appartenait en fait à un gouverneur de Sicile, à un proche d’un empereur…en tout cas c’était quelqu’un exerçant de hautes responsabilités dans le secteur : 50 pièces ! Plus ou moins décorées selon le rang des personnes auxquelles elles étaient destinées, mais toujours décorées. Des mosaïques : comme à travers des dizaines de milliers d’années on retrouve les mêmes motifs dans l’art pariétal, on retrouve pendant des siècles les mêmes motifs dans l’art mosaïque ou pictural des temps antiques du monde gréco-romain : des animaux, des divinités, des scène mythologiques, des formes géométriques…et de rares exceptions, comme dans cette maison les sportives en action et en bikini : non que les jeunes filles et femmes de la maison s’adonnassent aux sports en question (haltères, jeux de balle, courses…), ça on n’en sait rien, mais pour célébrer les compétitions qui les concernaient, avec première place, seconde place, grande palme, petite palme, bref, un festival de Cannes des Olympiades féminines. Et dans un corridor à côté, la BD sur la capture des animaux exotiques, leur transport afin qu’ils fussent exhibés dans les amphithéâtres : léopards, lions, éléphants, rhinocéros, etc….Car c’est en Afrique que les romains trouvaient l’exotisme. Les artisans aussi, puisqu’il paraît que les mosaïstes venaient de l’actuelle Tunisie et autres pays berbères.

Et puis à voir cet ensemble de pièces dans un secteur campagnard bien arrosé, on comprend aisément ce qu’est une villa romaine : une entreprise industrialo-agricole rendue possible par les voies de communication et l’esclavage. Ouverte aux artisans qualifiés et accueillante aux voyageurs notables. Quelque chose comme une hacienda, une latifundia, un village ou un kolkhoze dirigé par un seul maître et/ou son intendant. L’audioguide insiste bêtement sur les plaisirs de l’otium dans un décor édénique, là où clairement la production était assurée par des cohortes de serviteurs serviles mobilisés en permanence.

On a picoré dans nos réserves Lidl pour une pause repas assez tardive et on a été jusqu’aux faubourgs poussiéreux populaires et déserts de Gela pour compléter notre pique-nique avec un café : dans les boutiques à touristes qui entourent la Villa del Casale la queue pour un café frôlait les dix mètres. Sur le coup de 15 heures dans cette cafeteria climatisée, il y avait juste à côté de nous quatre gamins (pas plus de 11 ans) dont un mangeait une crêpe au chocolat pendant que les autres le regardaient. L’un a voulu une glace, mais il n’y en avait pas, il n’y avait que des granite, et ça ne lui convenait pas. Le mangeur est parti sur un petit vélo, les autres à pied. Nous en voiture, jusqu’à notre point d’arrivée, Cava d’Aliga, en passant par la ville où se sont mariés les grands-parents de ma compagne : Santa Croce Camerina. De ce gros bourg on n’a ce jour-là rien vu, et en longeant plus ou moins la côte sud vers l’est, on a traversé la Marina de Ragusa, Donnalucata, et on est arrivé à destination rue Afrodite après avoir traversé les rues Jeanne d’Arc (Giovanna d’Arco), Cerbère et Diogène (Cerbero, Diogene) : célébration historique imprévue dans ce village balnéaire.

Appartement intéressant : quand on ouvre la porte qui donne sur la rue, on accède au premier étage par un escalier surmonté d’un crucifix, avec deux portes : c’est la porte de gauche qui est la bonne. On se trouve alors dans une salle de séjour au carrelage de fausses miettes de marbre (années 60). Au-delà, une salle de bains et deux chambres. La cuisine est à gauche, attenante au séjour, dans une sorte de véranda très bien aménagée. Puis au-delà de la véranda une porte s’ouvre sur le balcon (avec étendoir à linge) qui s’étire le long de deux pièces, et d’où l’on aperçoit la mer à 100 ou 200 mètres. Enfin au bout du balcon s’élève un escalier en spirale, avec grillage de protection car on est tout de même 5 à 10 mètres au-dessus de la rue (Afrodite), lequel donne accès au toit terrasse : barbecue et parasol, haute rambarde de sécurité tout autour, vue circulaire sur la mer, les plages, les toits environnant et les collines au loin.

 Nous y avons passé trois nuits, trois petits-déjeuners au lever du soleil. 

Premier soir, promenade dans le village (habité même hors saison mais sans réel commerce, ils sont à l’extérieur, sauf un café de plage et un unique restaurant face à la mer, aux prix à peu près inférieurs de moitié au plus bas de Taormine). Endroit sympathique où ce soir-là était fêté un anniversaire, si bien que les autres clients étaient invités à danser sur des musiques à décibels modérés…

Une bonne nuit a suivi, après des heures de route, de marche dans la villa romaine, de recherche de direction, après la veille la grimpette à l’Etna et l’épisode des bords de mer avec baignade ou promenade, un repos était nécessaire.

Bonne nuit à Cava d’Aliga.

Le lendemain premier lever de soleil sur le toit terrasse. Je n’éprouve aucun vertige à y monter ni à y demeurer : c’est un endroit paisible où accueillir sur du gazon synthétique le jour nouveau. Le pain, le beurre, la confiture Lidl agrémentent doucement le soleil voilé à travers les nuages. La Méditerranée a le calme des matins. Ce jour nous avons prévu de visiter Raguse.

Lorsque j’étais déjà venu près d’ici, il y a neuf ans, depuis Agnone nous avions privilégié de visiter Noto et la Cava grande del Cassibile : sacrifice de Raguse parmi les lieux à visiter. Après le plaisir de cette côte sud, le désir de Raguse (en tant qu’inconnue) est vif. Nous partons encore assez tôt. Nous passons par le chef lieu de canton (Frazione) qui s’appelle Scicli : outre le presque anagramme avec la Sicile globish, le nom fait un peu chewing-gum : Sicily, so silly and chiclets…On ne prend pas la route directe pour Raguse, si bien qu’on passe par Scicli, et qu’on voit à l’entrée dans la ville qu’elle est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco : surprise. Surprise d’autant plus grande qu’en cherchant le raccordement avec la route de Raguse, on sort assez vite de la ville qui n’a montré que des immeubles de quatre à cinq étages récents, avec balcons standardisés friables (il n’est pas rare de voir fixée sous des balcons une bâche plastique généralement verte pour récupérer les bouts de plâtre ou de béton qui se décrochent), une ou deux stations service et quelques boutiques ordinaires au rez de chaussée : rien que du courant qui ne justifie pas le classement à l’Unesco. On continue à la sortie de la ville le long d’une falaise. Il y a peut-être une rivière intermittente au pied. On grimpe un peu et tout à droite, sur la falaise en face, de l’autre côté de la rivière hypothétique, apparaît une autre ville : étendue à flanc de colline et surmontée par des églises peut-être, ou des forteresses, il y a là quelque chose qui mérite le détour, comme disent certains guides….

On continue : des kilomètres de lacets dans une campagne sauvage avant d’arriver sur une crête où un car de tourisme est en travers de la route. On attend, forcément. Un minibus rouge de desserte locale klaxonne (amicalement, ironiquement, par habitude ?) le gros maladroit : le car qui parvient à faire demi-tour pour se garer sur un parking où on le rejoint : en face une falaise où s’étend la ville. On contemple : une ville sur deux pitons de montagne, à droite un dôme et un bâtiment rectiligne qui ferme le sommet, à gauche des maisons qui tapissent la montagne. C’est Ragusa superiore, tandis qu’à droite c’est Ragusa Iblea (la Raguse ibléenne ou des monts hybléens). 

Quelques tortueux kilomètres plus loin, on est passés d’une falaise à l’autre, on est arrivés à se garer sous le pont nouveau et on grimpe vers le centre ville. Une cathédrale, son musée, de larges avenues et des ruelles le long desquelles la ville en reconstruction s’étage, un peu comme le panier à Marseille : gentrification en cours. Descendus tout en bas par une série de lacets et parfois d’escaliers, il n’y a plus qu’à remonter de l’autre côté sur la partie « ibléenne » de cette curieuse ville établie comme deux seins séparés par une gorge. Ruelles plus étroites, tortueuses et ombragées. Tout en haut un ancien palais forteresse est devenu un institut de langues de l’université, juste au-dessus du Duomo que nous finissons par atteindre. Un endroit raffiné, au baroque clair pas trop chargé

.     

Nous prolongeons la promenade jusqu’au jardin ibléen qui ferme le chemin de crête par des allées d’arbres, des bancs, des jeux d’enfants, des vues magnifiques sur d’autres vallées, le tout parsemé de petites églises et d’un snack discret.

Pique-nique sur un banc. Bien contents de voir qu’une ligne de bus peut nous ramener près du pont neuf, sur l’autre montagne, où nous avons garé la voiture. C’est évidemment un minibus qui peut circuler dans les goulets étroits à double sens de la ville escarpée. L’engin se hisse vers les hauts et se précipite dans les creux à toute allure, quitte à s’arrêter brusquement lorsqu’il faut croiser un autre véhicule, monter sur le trottoir mince pour passer au ralenti sans heurter ni voiture ni piéton, ni la façade toute proche et déjà écaillée des vieilles maisons. Le chauffeur serein et serviable, vraiment épanoui et décontracté, lui, nous laisse à 100 mètres du pont : quelques centaines de pas en descente et on est arrivés. On repasse par Santa Croce Camerina, lieu auquel ma compagne tient en partie sa naissance, où il y a pas mal de maisons à vendre ou à louer et où nous prenons un café face à une boucherie hallal. Retour à Cava d’Aliga, courte sieste avant une baignade. Mer tiède.

On se change pour sortir dans la ville de Scicli qu’on aimerait découvrir enfin après la surprise et la déconvenue du matin. Et en effet, lorsque l’on tourne à droite vers le centre au lieu de rester sur la départementale, on longe de larges places arborées, d’où partent de fines rues entre des falaises blanches. Et perchés tout en haut des falaises, des bâtiments qui s’éclairent à la tombée du soir : églises, châteaux, forts bâtis sur le roc comme des bastions cathares. Parking dès que possible. Le hasard nous conduit sur la gauche par une rue sans intérêt, qui soudain débouche sur une autre rue, dallée de pavements polis et qui s’élargit comme à Syracuse en une superbe place. Sur cette place, cathédrale et mairie sont encore ouvertes, face à des restaurants. Fond musical éloigné, donc pas trop fort, tendance jazzy. Des enfants jouent dans la nuit, des adolescents passent, des familles ou des groupes d’amis se pressent vers les terrasses. Ambiance bon enfant avec tout de même un côté « parade » chez quelques-un.e.s : on s’est mis sur son 31.

Au moment de payer, un insupportable fait le beau devant le comptoir, foulard mince noué autour du cou, et se veut l’attraction d’un petit groupe qui verre en main bloque le passage. J’ai réellement plaisir à le bousculer, son verre avec, pour me frayer passage.

Le lendemain, nous allons à Noto que je connais déjà. Mais c’est assez différent : les parkings d’accès sont bondés, on se gare tout en haut de la ville, et on plonge sur la rue centrale où sont les principaux monuments. Beaucoup de tumulte. Achat d’une nouvelle casquette que la mer n’emportera pas. Trois ou quatre églises pour justifier le déplacement. La palme revient à Ste Claire, sa forme circulaire et sa blancheur, ses moucharabieh / claustra d’où les clarisses chantaient aux offices sans être vues, ses terrasses d’où l’on découvre la ville et la plaine alentour. Toute couleur de miel.

On mange sur le pouce et à l’ombre avant de reprendre la voiture en direction de la Réserve Naturelle de Vendicari annoncée comme un endroit idyllique, peuplé d’oiseaux exotiques nichant sur les étangs saumâtres, parmi les vestiges d’installations industrielles des temps anciens. On parvient sur le site. On paie un petit droit d’accès. Et puis on marche vers la mer. On aperçoit un héron. Les algues brunes ont envahi les plages que nous dépassons. On se dirige vers la cheminée d’une ancienne « tonnara » dont il ne reste que les piliers de soutènement : presque un temple archaïque, mais rectangulaires les piliers. Et le peu de bâtiments blanchis à la chaux qui subsistent font croire à une place de hameau mexicain. Pas envie de se baigner. Petit musée avec des bestioles empaillées, avec une fenêtre ouverte sur la mer. Et, bonne idée, des toiles d’artistes locaux accrochées aux murs à côté des outils et informations historiques et techniques. Peu d’ombre sur le chemin.

Retour et repos

Le soir on retourne à Scicli et c’est encore une autre ambiance : voulant rejoindre la voiture par un autre chemin, on remonte un cours d’eau où subsiste un mince filet, et ce sont de nouveaux quartiers qui apparaissent, avec des foules envahissant les rues, les places, les terrasses : pratiquement pas un touriste, ce sont les habitants qui se rassemblent en fin de semaine et s’offrent une sortie à la fraîcheur nocturne. Des lumières partout, la nuit partout illuminée, des flots tranquilles de familles et d’amis se pressant ensemble, un chœur de voix mêlées d’où n’émerge aucun bruit violent. On se croirait dans un décor de film à grand spectacle.

Départ dimanche pour Syracuse dont j’avais tant apprécié le calme et la splendeur surannée d’Ortygie. Nous commençons par visiter le site de Neapolis, à savoir l’immense théâtre grec et le nymphée supérieur où l’eau coule toujours, puis les jardins en contrebas menant à diverses failles du rocher, dont l’immense « oreille de Denis » (selon l’expression qui proviendrait du Caravage) où étaient enfermés ses prisonniers (vers – 400). Parmi les divers espaces ont été implantées des sculptures monumentales d’Igor Mitoraj qui s’accordent merveilleusement avec l’ampleur du site. Façon de revisiter les mythes anciens (comme celui d’Icare) par l’esthétique et une pensée syncrétique où se tressent stoïcisme bienveillant, aspiration à l’Un et réflexions sur le genre. Un personnage bleu habite l’amphithéâtre romain à l’écart du site principal.

Il n’est que 14 heures quand nous rejoignons l’appartement où nous séjournerons pendant les deux derniers jours. Rue crade où l’on peut en effet stationner sans problème. Immeuble ancien à la façade orientalisante, au fond de la cour un petit escalier de fer conduit à l’étage. Une pièce à vivre flanquée par une salle de bains à gauche et une chambre à droite : ombreux et donnant sur cour, ce petit appartement est très calme, parfaitement rénové et doté de sources appréciables de fraîcheur. Repos après les visites du matin. Puis nous « descendons » vers Ortygie dont les accès sont à environ dix minutes à pied. Dans l’eau du port s’entraînent des joueurs ou joueuses (de loin on distingue mal) non de water-polo mais de « water-basket », à moins que cela porte un autre nom… Les deux ponts pavés raccordés à l’île ont été doublés de passerelles piétonnes. Côté est le front de mer comporte de nombreuses maisons à vendre. Des promenades en pierre ont été aménagées par tronçons sur la mer, et la petite plage de galet a été remplacée par des plate-formes montées sur échafaudages au-dessus d’enrochements, qui soutiennent des solariums (ou faut-il dire solaria?) en bois avec accès à la baignade : des centaines de corps s’y entassent au soleil, comme des dugongs en tribus. On coupe avant la forteresse par une petite rue transversale et on se retrouve sur le côté ouest, si charmant avec ses vues sur la rade. Or les terrasses ont envahi le passage, la fontaine d’Aréthuse est pour sa part entourée de marchands de colifichets : à peine distingue-t-on la belle statue (belle par son mouvement bien que de facture assez conventionnelle) qui illustre le mythe d’Aréthuse et Alphée. Suit la promenade bordée de grands arbres, qui depuis dix ans a été doublée par une large construction : une digue artificielle contre laquelle est venu accoster un de ces yachts comme nous en avons vu à Riposto : beau monstre blanc. Sur la largeur de la promenade, de multiples terrasses ont été installées, et devant l’une d’elles un DJ frotte les disques, sono à fond, si bien que l’ambiance endiablée qu’il impose se propage sur 400 mètres. Atrocité qui pousse à fuir ces bords naguère si beaux, un peu comme la nymphe tenta d’échapper à la fougue intempestive du fleuve. On remonte entre les maisons vers la place centrale, toujours aussi harmonieuse entre le Duomo finalement sobre et l’église Ste Lucie tout au fond, toujours gracieuse et fermée. Il y a foule. C’est un dimanche et c’est bientôt le soir. Déjà les tables sont prises d’assaut, et au milieu de la place un chanteur solitaire fait profiter de son talent les passants, les flâneurs, les consommateurs qu’apparemment ça ne dérange pas. En nous faufilant entre les promeneurs sur la rue commerçante principale (gadgets souvenirs en tous genres) on dégote un porche derrière lequel s’étend une jolie cour calme et propice à la nuit. C’est là que nous prendrons notre premier repas syracusain. Puis retour google maps à l’appartement, par le port de plaisance en travaux, défoncé, où des food trucks crachent leur sono à des familles entières qui dégustent les paninis et la guimauve glamour.

Nuit climatisée très douce.

Notre dernier jour, sans programme établi. Avant de chercher quelque plage au sud de Syracuse, je propose d’aller un peu à l’intérieur de l’île voir des tombes sicules (- 1200) creusées dans des rochers qu’on voit de la route, dit mon guide Cartoville. Le site de Pantalica est bien indiqué depuis la route qui conduit à Floridia puis Solarino. Mais dans ce gros bourg, le seul panneau indicateur (qui indiquerait peut-être notre destination) se trouve complètement noirci. Allons donc en direction du centre village, d’autres panneaux préciseront la chose. Erreur ! Le principal site touristique (et historique) du secteur n’est plus indiqué nulle part ! Recours à maps une nouvelle fois, qui fidèle à son principe du plus court chemin nous permettra de rejoindre le lieu, par des chemins à peine asphaltés, où les végétaux se tendent vers les fenêtres ouvertes de la voiture. Des bosses, des trous, de l’herbe qui pousse sur le chemin, lequel tantôt devient piste caillouteuse ou sableuse, tantôt nid de gravillons, et après une dizaine de kilomètres de ce régime, on arrive près d’une cabane où un gracieux fonctionnaire, employé sans doute par un office des eaux et forêts, de l’équipement ou du tourisme, nous aide à garer la voiture serrée contre une muraille afin de laisser le passage à un éventuel autre véhicule (de secours par exemple). Puis il nous fait noter sur un registre notre identité, notre n° de téléphone, et nous engage à parcourir la vallée.

 De grands panneaux nous apprennent qu’au début du XXe siècle un ingénieur dont j’ai présentement oublié le nom a eu l’idée de construire un chemin de fer entre les falaises dressées le long de la rivière Anoppo. Ses équipes y sont parvenues et le chemin, un temps transformé en route, est désormais barré aux véhicules et constitue une agréable voie (verte dirions-nous) pour promeneurs et euses, randonneurs et euses, marcheurs et euses, dans un cadre enchanteur aux vues…enchanteresses. Nous entreprenons de parcourir la moitié du chemin (3×2=6 kms A/R) pour en apprécier les beautés, jusqu’à l’ancienne gare de Pantalica transformée en musée. C’est beau comme les endroits paumés des Cévennes, seulement notre guide prévoyait que nous jetterions un coup d’œil en passant en voiture depuis la route avant de rejoindre la plage, et ma compagne est en tongs. Méandres des eaux émeraudes parmi les roseaux, maquis, tunnels (pour le train), et ce n’est que vers le musée (2,5 kms) qu’on aperçoit les premiers rochers découpés en rectangles pour servir de tombes aux préhistoriques sicules. 

 (On aura observé que sur les sites touristiques, il est devenu presque impossible d’approcher du lieu ou de la chose à voir : trop de monde s’y presse. Non pour contempler ce qui a valu le détour ni pour en jouir par tous les sens ou en esprit, mais au contraire pour tourner le dos à l’objet du voyage et mieux se selfiser. C’est, je l’avoue, dans un esprit parodique que nous avons décidé de poser devant une de ces cavités sacrées vieilles de plus de trois millénaires)

Pause méritée devant la gare. Il nous reste à faire le chemin à l’envers, on aperçoit quelques autres caveaux dans le calcaire. Nous franchissons des tunnels grâce à la torche de notre mobile. Poussière blanche du sol. Voici enfin la barrière par laquelle nous sommes entrés sur le site. Comme nous en sortons le fonctionnaire gracieux nous appelle pour nous demander de repérer nos noms dans le registre, et s’assurer ainsi qu’il n’aura pas à appeler les secours.

Nous quittons fourbus le bel endroit et décidons de ne plus aller à la plage mais de rentrer nous reposer à l’appartement.

Après quelques soins aux pieds et du repos, nous allons tout près visiter « Notre-Dame des Larmes » (Santa Maria delle Lacrime), l’église atypique et géante au centre de Syracuse. Sans entrer dans les détails, disons qu’une statuette de la Vierge aurait versé des larmes (en 1953) chez un couple modeste, et qu’après expertises et enquêtes, l’Église a reconnu le phénomène en tant que miracle. Un architecte a été chargé de concevoir une basilique à partir de cet événement, et l’édifice, à deux pas d’où nous logions, est extraordinaire : situé sur une vaste esplanade gazonnée, il présente une forme circulaire et présenterait la forme d’une larme de béton. On peut aussi penser à un pendentif, ou à un fruit à vésicule comme une figue. L’ensemble produit une sorte de drapé minéral. La crypte est au niveau du sol, et l’église elle-même se situe à l’étage. On y accède par des escaliers en-haut desquels plusieurs ouvertures ont été pratiquées sur le pourtour du bâtiment. À l’intérieur, il n’y a bien sûr ni nef ni transept, et tout un demi-cercle derrière le maître-autel est éclairé de vitraux abstraits vivement colorés. On peut circuler en tout sens, le bâtiment peut accueillir des milliers de fidèles, tout comme le théâtre antique voisin. Il y règne une impression d’élévation et de vaste respiration, rien de lourd ni d’écrasant. Le chemin de croix est beau, les scènes des chapelles le sont moins mais expriment une entière simplicité qui peut toucher. Surprenant endroit dont le gigantisme, une fois qu’on est à l’intérieur, devient agréable, espace rond et feutré comme une yourte.

Nous avons prolongé la promenade urbaine jusqu’à San Giovanni l’église voisine  qui n’est plus que façades, rosaces de pierre, pilastres au ciel, et autel en plein air, puisqu’elle n’a plus de toit. Un mariage à ciel ouvert s’y déroulait. C’est là que se situe l’entrée de catacombes que nous avions l’intention de visiter, mais 12€ par personne pour voir des tombes creusées dans le roc, nous avions eu notre content le matin même.

Restait à rejoindre une plage, ce que nous n’avions pas encore pu faire dans la journée : on a repris la voiture, mais n’avons pas vraiment pu accéder à la mer : au sud de Syracuse, il y a bien de petites criques entre les rochers, mais on n’y accède qu’à pied, et nous n’avons pas vu de parking où garer la voiture : une multitude de voies étroites quadrillent le secteur, desservent quantité de villas disposées en rang jusqu’au bord de l’eau, avec leurs jardins derrière de hauts murs. Nous avons tourné, retourné longtemps entre les divers points d’accès à la mer sans trouver à nous arrêter, d’ailleurs les accès étaient assez acrobatiques. Nous avons donc poussé l’excursion jusqu’à Fontane Bianche, mais sans succès : à la tombée du soir  il n’était plus question de baignade, et le seul restaurant de bord de mer proposait un menu de tapas apéritives pour 50€/personne.

 Il valait mieux rentrer à la grande ville et chercher où nous ferions notre dernier repas sicilien. La veille, la moindre terrasse de guinguette ou de food truck était bondée de familles, de jeunesse, d’enfants, ce lundi tout semblait fermé dans les rues quasi désertes et il a fallu pousser jusqu’aux premières rues d’ Ortygie, non loin d’une autre église circulaire (St Thomas), pour trouver des établissements ouverts.

La journée sans programme établi se soldait donc par d’étranges découvertes et plusieurs déconvenues.  

Le matin du départ, il suffisait de gagner le nord de Syracuse pour retrouver la sortie nord de l’autoroute qui relie Gela (sud) à Catane. Après plusieurs kilomètres de quartiers neufs on aperçoit Belvedere sur notre gauche et devant nous, sur la mer ou tout au bord, les premières usines : la perle rêvée de Sicile où ont vécu Eschyle et Archimède, entre autres, la ville propice aux légendes est désormais circonscrite entre une petite zone industrielle au sud et le gigantesque complexe pétrochimique de Priolo – Augusta au nord. On suit les panneaux verts qui indiquent l’autoroute et dans une bifurcation en Y, la voie de gauche précise la direction de Syracuse et de Gela. C’est donc la branche de droite, me dis-je, qu’il nous faut suivre pour aller dans la direction nord, celle de Catane. Nous nous retrouvons aussitôt parmi les installations industrielles, l’entrecroisement d’allées conduisant à des portails fermés d’entreprises, puis à un cul de sac. Demi-tour. Je retrouve la direction « Gela Siracusa », m’y engage contre toute logique, et en arrivant au portique du péage de l’autoroute (gratuite) nous constatons qu’il y a bien un double accès, vers le nord comme vers le sud. Simplement la seconde ville de l’île, Catane, avait été omise des panneaux précédents. Nous voici donc dans la bonne direction, nous longeons sur plusieurs kilomètres le dantesque paysage de cuves, usines pétrochimiques, cheminées, torchères et pétroliers au large qui borde la marina, et nous allons bon train. Jusqu’à ce que des travaux de réfection de chaussée réduisent le trafic à une seule voie. Bouchon d’un quart d’heure. On refait le plein d’essence juste avant la bretelle d’accès à l’aéroport où se produit un  nouveau bouchon, bien naturel et sans doute permanent : les véhicules (voitures, cars, camions, engins de chantier) qui viennent du sud comme nous et ceux qui viennent de Catane convergent sur la seule voie, étroite, qui mène à l’aéroport. Simple ralentissement de quelques minutes. Je cherche d’éventuels panneaux qui indiqueraient la zone des loueurs, je n’en vois pas, mais on se retrouve soudain face au terminal A. Dès lors c’est facile : nous nous rappelons que le terminal C se trouve juste à côté du A (je n’ai jamais vu de terminal B) et que les locations de voitures se situent au-delà du terminal C. On s’y presse cahin-caha, prudemment, au ralenti même, puisque les piétons portent leurs valises et roulent leurs trolleys tout contre la circulation, sur cette même chaussée à peine plus large que la voiture, ou sur un minuscule trottoir intermittent : il serait ballot de heurter quelqu’un juste avant de rendre le véhicule. Parmi la cinquantaine de loueurs qui étendent plusieurs aires de parkings jusqu’aux abords de la piste d’envol, je trouve miraculeusement à me glisser provisoirement juste à côté du bureau où je vais. Le temps d’indiquer mon numéro de dossier, l’employée sort vérifier que j’ai bien fait le plein, et comme je me rappelle où j’avais pris la voiture il y a une semaine, elle m’autorise à la reporter au même endroit. Il y a une place vacante : sauvés. Nous rendons les clés puis faisons le chemin à l’envers, l’esprit libre de tout souci, jusqu’à l’embarquement. Au contrôle de sécurité, un beau jeune homme me palpe avec douceur. On récupère nos bagages, on passe trois présentoirs à Toblerone et Cadbury qui tiennent lieu de duty free et nous voici propulsés dans une pièce suffocante où des centaines de personnes s’agglutinent : il y a eu de grands vents ce matin sur Catane et plusieurs décollages ont dû être différés. Les passagers du Turin, du Venise et du Naples, qui auraient dû déjà partir, attendent qu’on leur ouvre les portes. Une jeune italienne juste à côté se lève pour nous céder son siège, mais nous l’en dissuadons : ma compagne préfère demander gentiment à une famille chinoise  de libérer les chaises sur lesquelles sont posés leurs sacs. J’apprécie la finesse d’un visage de femme sur le mince biceps de la jeune italienne serviable, et polie, et tatouée : cette figure est le détail d’un célèbre tableau de la Renaissance que je ne parviens pas à resituer : peut-être une sibylle mystérieuse ou une allégorie éprise d’indépendance ? Le flot pour Venise parvient à s’échapper. Les chinois se préparent pour Naples. Qu’adviendra-t-il dans Naples de tous leurs sacs ?  

On apprend que notre futur avion décollera avec un retard d’un quart d’heure : le vent a compromis son premier atterrissage, il est reparti faire un tour avant de tenter une deuxième chance qui a été la bonne, mais le plein de kérosène et autres nécessités prendront encore un peu de temps. Bientôt Turin s’en va et la salle d’attente commune aux cinq portes d’embarquement, quoique exiguë, paraît presque vide. Je n’entends bientôt plus parler que français et réalise que depuis une semaine j’avais le bonheur de mal comprendre (ou mieux : ne pas comprendre du tout) l’italien cursif, le sicilien et d’autres langues plus lointaines, et d’échapper à beaucoup d’âneries. Même si je n’ai pas l’impression que les anglo-saxons ou les espagnols, que je comprends mieux, alignent autant de conneries que les français. Mais ce n’est peut-être qu’une impression fausse.

Notre embarquement s’amorce : nouveau contrôle rapide, pour la forme, dans une amorce de bousculade, et on s’entasse dans les bus qui nous conduiront au pied de l’avion. L’Etna s’est enveloppé de brumes comme les matrones antiques dans leurs stola plissées. Comme ondule sur la peau d’une italienne polie un visage de la Renaissance que je ne parviens toujours pas à situer. Comme tournoieraient les plis d’une jupe ou comme s’étire l’enveloppe des larmes.

Départ sur la mer face au vent du nord. Arrivée sous les nuages de pluie.

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