17 et 18 MAI 2025

La ville de Montpellier s’est dotée d’un salon annuel du livre intitulé « la comédie du livre ». Depuis deux ans, cette manifestation se double d’une initiative locale qui se veut un « off » de la comédie. Occasion de découvrir cette grande cité que je connais à peine : il y a de nombreuses années, des amis ont habité Jacou, et nos enfants en bas âge nous ont plus volontiers conduit aux plages, ou au zoo, que dans le centre de la ville. Découverte donc.

Lorsqu’on arrive par le sud, on contourne la ville sans la voir avant de pénétrer jusqu’à la station du tram (Sabines) : en bordure d’autoroute, des constructions colorées et géométriques donnent l’impression d’un village de poupée ou de ces reconstitutions de villes ou autres paysages en modèle réduit que l’on trouve au Danemark ou un peu en Hollande. Le cube régulier y côtoie le biscornu de toits inclinés sur des fenêtres dont la disposition a l’air aléatoire, le tout semblant (semblant seulement) en bois peint. Mêmes couleurs contrastées sur les trams, chamarrés ou franchement turquoise ou franchement noirs…On traverse des quartiers entièrement reconstruits après 1970 ou poussés tout récemment. Il faut approcher de la gare pour voir les premières habitations du début du 20ème siècle ou peut-être même un peu antérieures : maisons basses individuelles ou petits immeubles. Un square joliment fleuri devant la gare. Puis c’est le centre (place de la comédie) aux immeubles parisiens, lourds et empâtés, comme sur les boulevards de Paris ou Béziers, comme un peu partout en France dans ces quartiers neufs du 19ème : façades claires avec ou sans balcons, aux angles arrondis et aux toits mansardés aux écailles de métal. Des travaux partout. Des grilles de chantier balisent les rues qui entourent cette place où trône l’opéra, devant une enfilade de terrasses, un multiplex Pathé, de lointains pavillons et de vastes édifices modernes qu’on aperçoit à peine.

Il faut alors monter, car la ville ancienne est construite sur un tertre, petite colline où s’étagent des ruelles et qui aboutit tout en haut à un arc de triomphe incongru, devant une vaste esplanade (du Peyrou) où se tient le salon du livre. Un immeuble à colonnes ressemble à un palais de justice : même dans de plus petites villes la Justice s’équipe de péristyles, pronaos… Le tout est bien pompeux avec son style Louis XIV vaguement copié sur l’Antique. Comme à Madrid ou Barcelone, des avenues passent sous les parties élevées de la colline, bien que cette élévation soit très modeste.

Le salon du livre se tient sous plusieurs vastes barnums. Sous la plupart, des écrivain.e.s solitaires s’emmerdent en attendant le client à côté d’un médaillon où iels sont en photo, et qui balise le petit espace qui leur est consacré. Parmi ces anonymes, une personne voit s’étendre devant elle une queue de plusieurs dizaines de jeunes (filles) et je vois que cette autrice vient de publier le 2ème tome d’une série (de fantasy ou approchant ?) qui visiblement est bien connue de la jeunesse à qui elle plaît. Le reste est à peu près désert, sauf un grand barnum où des éditeurs locaux (et parfois de littérature en langue occitane) sont réunis et discutent entre eux. D’autres barnums accueillent des auteur.ice.s qui débattent, ou exposent en direct leur pensée sur des thèmes d’actualité, ou esthétiques ou littéraires, face à leur lectorat. En tout cas face à des spectateurs – surtout des spectatrices – qui les écoutent.

Je ne suis pas venu pour acheter mais je repère un livre chez Pauvert intitulé Carnes : premier roman d’une autrice de 23 ans qui travaille déjà à France Culture : poudre aux yeux ou à suivre ?

L’esplanade domine le reste de la ville -vue sur des toits – et je ressors vers le centre, la préfecture ou les halles Castellane. Ici la ville s’anime : des terrasses se peuplent, les commerces ouvrent. Il se trouve que le salon du livre coïncide avec un jour de braderie et des fripes, des fringues ou des vieilleries sont étalées sur les places et les trottoirs. Ici ou là des tables pour le off de « la comédie du livre », où d’autres auteur.ice.s, dispersé.e.s, proposent un bouquin ou un carnet de voyage entre les restos et les porte-manteaux pour bonnes affaires. De placette en placette, je rejoins la place de la Canourgue, très végétale et verdoyante, petit enclos de verdure habité de multiples terrasses et qui constitue le cœur de « l’écusson », l’épicentre de la ville. Plaisant endroit. Mais on dirait que tout ce quartier oscille entre le vide ou le commerce, entre la venelle aux murs aveugles et d’autres artères surchargées de magasins, de snacks, de restaurants, de tatouages, d’artisanat d’art, de cuirs et de cordes, de créations de bijoux ou d’espadrilles, de vêtements et sacs de mer originaux, ou de bazars, de troquets, d’antiquaires, de boutiques d’échanges et de seconde main. Sinon cher.

Un très bon sandwich.

Direction le musée Fabre : je n’avais pas saisi qu’il fallait redescendre tout au bord de la place de la comédie, en bordure des grillages de chantier. Entrée dans un musée vide vers 13 heures. On m’annonce 92 salles : je pense prendre tout mon après-midi pour n’en voir qu’une partie. Mais comme je passe rapidement devant tant de scènes religieuses médiévales et autant d’allégories classiques, je ne m’attarde d’abord que sur une belle collection de flamands et hollandais, mais c’est toujours un peu pareil entre paysages, scènes de liesse ou de travail aux champs…Metsu, Steen, Ruysdaël, de beaux petits Rubens et découverte d’un Frans van Mieiris : chatoiement de l’enfileuse de perles (environ 20x25cm).

Passé l’orientalisme du 19ème et les tourments romantiques, il reste quelques ténébreux Delacroix, de stricts Manet, et l’on arrive assez vite à l’art moderne. La donation Soulages. (J’avais vu plusieurs tableaux, ceux-là ou d’analogues, lors de l’exposition à Lyon fin 2012). Surtout un formidable De Staël (Ménerbes) et la découverte d’un certain Degottex (né à Sathonay-Camp où j’ai subi trois semaines de « classes »), peintre à l’abstraction très sensible. Une sculptrice aussi : Germaine Richier.

Curieusement, dans cet endroit désert, des gardiens m’ont plusieurs fois suggéré d’aller voir « les impressionnistes » ou « la peinture ancienne » tandis que je regardais les toiles de peintres locaux comme Cabanel ou Bazille…Voulaient-ils se débarrasser de ma seule présence en m’envoyant ailleurs ou souhaitaient-ils très gentiment que je ne perde pas mon temps face à des œuvres moins illustres et me rende directement devant ce qui attire le monde ? Je ne le saurai pas : je ne me suis pas fâché, je suis resté très correct à leur égard, du coup j’ignore ce qui les motivait : il y a bien de l’émotion chez les peintres locaux. Surprenante aussi ma sortie du musée : autour du guichet, cinq à six gardien.ne.s discutaient en l’absence de visiteur.se.s. Après m’être rendu dans de superbes toilettes noires comme de l’onyx, je leur ai demandé s’il y avait une librairie, une boutique éventuelle ou une cafétéria : la librairie-boutique étant fermée, une dizaine d’ouvrages étaient exposés à l’accueil. La bibliothèque (pas d’emprunt mais consultation d’œuvres et internet) n’était ouverte que de rares demi-journées dans la semaine (ni le mercredi ni le samedi ou des scolaires auraient pu être libres). Quant à la cafétéria, il n’y en avait pas. Très étrange endroit.

Restait à repartir. Le transport urbain est sans doute impeccable pour les montpelliérains qui bénéficient, outre un réseau efficace, de la gratuité dans bien des situations. Mais pour les autres, c’est compliqué. J’avais chargé l’appli M’ticket mais comme les stations disposent de distributeurs, elle ne sert à rien une fois sur place. Quant aux tickets, ils ne se vendent qu’à l’unité et sont valables soit pour une heure trente (1,9€) soit 24 heures (6€), ou sont un peu moins chers si on en achète six à la fois (mais valables 1h30) donc n’intéressent que les groupes circulant ensemble.

Pas de cartes ou carnets à utiliser au gré des compostages : il n’y a pas de compostage. Dès lors, outre la cherté (tout est cher dans cette ville) chaque trajet (hors abonnement) suppose d’avoir un ticket cartonné sur soi, valable 1h30 ou 1 jour ou 2 jours si on en a l’usage et si on circule beaucoup…Bref, anti-écologique et complexe, strictement individualisé.

Le lendemain, ayant vu que la cathédrale était fermée le samedi matin, je me réservais le dimanche pour y entrer : erreur ! Fermée tout le dimanche : rare pour une église. Donc j’ai vu l’extérieur, comme j’ai vu la façade de l’école de médecine qui la jouxte : ici a étudié Rabelais, ici est venu en consultation Jean-Jacques Rousseau. Façade renaissance retouchée classique. Et au bout de la rue, je me rends compte que je suis juste en dessous de l’esplanade Peyrou, et que je peux descendre la colline par le jardin des plantes (le premier en Europe à avoir été aménagé, en 1593, année où paraissent les derniers essais de Montaigne). Erreur encore : le jardin des plantes n’ouvre qu’à 12 heures. Donc je descends l’avenue grise en lisière de verdure et remontée par des ruelles en cherchant ce qu’est ce Mo. Co Panacée, annexe du musée d’art moderne indiqué fréquemment. Je le trouve (Pas le Mo.Co, son annexe Panacée).

C’est en fait un lieu à triple vocation : résidence universitaire, lieu de restauration et bar, et lieu d’exposition : en ce moment, des installation de monsieur Pierre Unal-Brunet (les chaudes couleurs me plaisent mais le baratin pseudo poétique est assommant) et surtout d’Ivana Bašić : splendides statues évoquant les organes (féminins, ovaires, etc.) et en même temps de cette beauté naît la suggestion de tensions, de violences, et de vie intérieure semblable à celle de larves d’insectes … Un monde fascinant inquiétant, éveillant les pensées, tout en jouant du verre, de la lumière, du visible et du secret, de l’apparent et du reflet…Une beauté qui questionne.

J’avais l’intention de voir « l’arbre blanc », célèbre immeuble (blanc) conçu par un architecte japonais comme la disposition d’un arbre : les terrasses sont suspendues comme des feuilles sans régularité apparente. 

 

Pour cela, je dois retraverser la place de la comédie et me diriger plein est. Je parviens à un immense centre commercial (sud Polygone) où s’enchevêtrent les passages pour auto, bus, trams, piétons, avant de redescendre le long d’une avenue qui longe le quartier d’Antigone que je connaissais déjà et que je redécouvre avec des logements, des banques, des sièges administratifs, et même une halle (Jacques Cœur) avant de parvenir au Lez et, juste en face du pont, à l’immeuble en question. Le rez-de-chaussée de l’arbre blanc comporte une galerie d’art africain : fermée. Il y a aussi un restaurant fermé au bord de la rivière et un bar panoramique en-haut de l’immeuble. Comme n’importe quel immeuble, la porte d’entrée de celui-ci est fermée donc le bar est inaccessible.

Je fais le tour et reviens après quelques photos le long de la rive droite du Lez où en bordure d’Antigone se trouvent plusieurs établissements (pubs…) ouverts de 18h à 2h de la nuit mais fermés l’après-midi. Un bar enfin un peu plus loin, face à un bâtiment public qui réclame la libération de Boualem Sansal en Algérie. 

Au retour, je me rends compte que l’esplanade Charles De Gaulle (en travaux et grillagée) aboutit exactement à l’autre extrémité de l’œuf (place de la comédie). Une foule sur la place. Un King-Kong de 3 mètres se penche vers des enfants et effraie un chien.

Beaucoup marché, vu l’hypercentre de Montpellier et la partie est du centre-ville. Une ville lourde et vaniteuse, voire empesée, avec cependant de nombreux recoins avenants : impression forcément superficielle au vu du court séjour. Il semble que la vie en ville puisse être agréable à condition d’être nanti. Mais n’est-ce pas une tendance qui se généralise ?

Ce qui est certain à travers les siècles c’est le sens de l’enflure, la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf : manifeste dès le lourd portique sans grâce de la cathédrale médiévale, on en retrouve la pesanteur dans la pompe des monuments classiques : monstrueux arc à la gloire de l’absolutisme du roi « soleil » dressé à quelques lieues du maquis camisard cévenol, monstrueux opéra devant la place vide, jusqu’aux monstrueux pâtés que sont les modernes salles de conférences, de congrès, d’expositions… Et les quartiers neufs reprennent (façon Bofill ou autre) le gigantisme un peu mort un peu vide qui fait paraître ridicule le filet d’eau du pauvre Lez domestiqué.

Trouvé un livre de photos en noir et blanc de monsieur Jean-Louis Bec (Côté jardin et côté cours), qui photographie le Lez hors de la ville et en révèle des solitudes propices à la rêverie. Peut-être l’hypocondriaque Rousseau l’a-t-il jadis longé ?

Votre commentaire

Latest Articles