Juillet 25
Je reviens d’une huitaine de jours passés aux Pays-Bas, où je n’avais pas mis les pieds depuis un certain été pluvieux, vers 1990. Outre les nuages des tableaux et les ondées fréquentes, mon souvenir retenait des temps anciens quelques clichés merveilleux, comme les bus multicolores d’Amsterdam, le cygne sculpté flottant sur un lac du musée Kröller-Müller (que j’attribuais à Henry Moore alors qu’il est de Marta Pan), ou les vaches paissant l’herbe mouillée entre les immeubles de la banlieue de Delft. Mes clichés d’antan avaient fixé les choses.
Or, par delà les cartes postales, les Pays-Bas sont un carrefour de flux : partout ça circule. On imagine aisément l’enchevêtrement de canaux, de bras de rivières, de lacs veinés de digues, et les embarcations de toutes sortes qui y naviguent, faisant se soulever les ponts levis, tourner les ponts tournants, s’ouvrir et se fermer les écluses à tout bout de champ. On se fait aussi l’idée du cliquetis des trams se tortillant sur leurs aiguillages, de la mastication caoutchouteuse des portières de bus, de tram, de métro ou de train qui chargent ou déchargent leur flot humain. On sait enfin que les gens d’ici sont adeptes de la bicyclette, avantagée par le plat pays.
Mais imagine-t-on avant de l’avoir subi que ces mêmes bicyclettes, sans dérailleur ni frein pour les plus archaïques, se déplacent (en ville) à toute vitesse en hordes compactes qui suivent des trajectoires connues d’avance et tarabiscotées, courbes, diagonales, si bien que la masse des piétons et celle des automobiles doit se glisser, esquiver s’étirer comme de la guimauve pour mieux s’élancer à chaque croisement, à chaque feu tricolore – nombreux feux tricolores pour les autos, pour les vélos, pour les piétons – qu’accompagnent des bruits variés pour se faire entendre des malvoyants : pionnière dans le respect du handicap, cette riche nation a développé des politiques volontaristes de soutien aux PMR si bien qu’à tous les flux de circulation s’ajoutent parfois un ou plusieurs fauteuils électriques qui se comportent tantôt en piétons, tantôt en cyclistes, tantôt en automobiles.
Aussi les réseaux ferroviaires, routiers et autoroutiers, constituent-ils un entrelacs infini où l’on peut tourner indéfiniment d’une bretelle à l’autre, presque sans aire de repos, renvoyés comme une boule de billard de l’A 12 à l’A39, de la N54 à l’A2, d’Utrecht à Hilversum, d’une bifurcation vers Den Haag à un crochet par S’Hertogenbosch, de Doordrecht à Loosdrecht, de Leeuwen à Loenen qu’il ne faut pas confondre avec Loenen aan de Vecht : le Vecht en question est une tentacule indocile du Rhin qui monte vers le nord alors que ses autres bras (appelés Waal ou autrement) bifurquent vers Rotterdam.
Je me suis rappelé les premières pages de La Peste où Camus écrit qu’Oran est une ville « moderne », inconfortable aux malades par son activité permanente. Tous les Pays-Bas manifestent cette modernité agissante, où le mouvement dénote la bonne santé, où tout fonctionne impeccablement pour que rien ne soit perdu, ni un arpent de terrain, ni une seconde de vie, ni une occasion de « faire des affaires ». Rien ne se perd, tout se monnaie. Sur les berges d’un canal entre deux rangées de lotissement, trois moutons paissent l’herbe. Un plus grand pré loge des centaines de vaches laitières parmi lesquelles chevaux et moutons paissent aussi l’herbe plus rase. Chaque arbre de la ville ou grille de pont sert de garage à vélo. Tout l’espace est utile, tout compte et coûte : si vous prenez l’apéritif au café, au restaurant, on ne vous apportera jamais des amuse-bouche (nootjes) ou une carafe d’eau mais il vous faudra les commander pour quelques euros : il n’y a pas de petit profit. Il se trouve aussi qu’un des plus beaux musées se trouve dans le parc naturel de Hoge Veluwe, en pleine forêt qu’entoure un quadrilatère de routes : les autorités ont donc décidé de rendre payant l’accès au parc, seul moyen d’accéder au musée, ce qui en double le prix d’entrée.
Le flux monétaire est le flux principal, quoique plus discret que les autres, mais de toute chose il faut tirer parti : s’il faut une large prairie artificielle pour accueillir des centaines de vaches, une cour herbue pourra nourrir un mouton. Dans Otterlo, village riche, entre les maisons opulentes et les grosses voitures bien garées devant, se répète le même jardinet ridicule avec sa cascade miniature et ses poteries aux fenêtres : on dirait que depuis les siècles passés où les bourgeois se faisaient portraiturer en réussite, il convient toujours de montrer que les affaires vont bien, que ça rapporte.
Je me suis soudain rappelé que lors du voyage précédent, je m’étais étonné que dans ce pays où la plupart des gens parlent couramment l’anglais, rares étaient les explications traduites : menus, œuvres exposées, consignes dans l’espace public, la langue hollandaise régnait seule. Depuis, ça s’est bien amélioré, en particulier dans les musées. Il arrive cependant qu’on doive circuler avec le traducteur du téléphone en main, ce qui est possible à pied, pas en vélo ni en voiture. Paradoxe : dans un pays où tout a l’air prévu, sécurisé, il faut être constamment sur le qui vive.
On peut aussi sursauter à des crissements, des raclements catarrheux ou de bruyants éclats comme de wuwuzela : ce ne sont pas des klaxons (seuls les vélos donnent de la sonnette à qui mieux mieux) mais, outre les sirènes des ambulances et le ferraillage des remorques, ce sont les voix qui conversent joyeusement dans une langue hérissée de toniques appuyées sur des grasseyements de tonnerre : que de fois, dans la volupté de couchants « d’hyacinthe et d’or », ai-je été tiré de ma contemplation par des salves vocales agressives ! Malgré le calme des ciels, l’ordre des jardins, la beauté fleurie des ruelles et des berges, on peut être pris de sursauts nerveux et de tremblements si l’on est à portée d’une conversation animée. Dans ces conditions, que faire en Hollande ?
Eh bien les concerts de toutes sortes ne manquent pas, l’accueil y est souriant et les musées flamboient : chaque ville en a plusieurs, et dans les rues aussi, sur les places, l’art ancien côtoie celui d’aujourd’hui. En-dehors des œuvres majeures de maîtres reconnus, on trouvera aussi un musée d’instruments exotiques, de boîtes à musique, de miniatures, etc…La Hollande engrange depuis des siècles des trésors et, lorsqu’elle en manque, elle décrète que les chaussures, les armes ou les broderies sont aussi des trésors et méritent leur musée. Les Pays-Bas sont une juxtaposition de vitrines où tout s’expose, les femmes aussi, à la masse des passants. Et tout se vend : c’est un poste avancé du capitalisme moderne. On y paie son pain avec une CB. Bientôt la monnaie sonnante et trébuchante n’aura plus cours. Et pour que rien ne trébuche plus, les parcours seront entièrement balisés comme sur des tapis roulants : on est ainsi guidé pour payer soi-même aux caisses individuelles avec plein de systèmes discrets qui évitent la fraude ou le passage en douce. Chaque pas est suivi, chaque geste est compté, rien n’est laissé au hasard. Un client n’est plus tout à fait une personne mais une source de profit qu’on véhicule dans un espace approprié.
Tout se passe bien, il n’y a pas de bousculade, les échanges sont rares et courtois. Tout entiers orientés vers le profit, et donnant une impression de paisible propreté, l’air et le sol néerlandais sont « absolument modernes » : c’est peut-être pour cela que Rimbaud a choisi l’armée hollandaise, pour voir du pays, bien qu’il ait promptement déserté : il y a là de quoi franchir aisément les « vieux parapets » d’Europe, solides mais pas très hauts, pour se laisser conduire au bout du monde.
Vrac de curiosités :
– Une station service de Zandvoort consent des rabais les jours de Grand Prix de formule 1.
– Vers Ijmuiden, où des canaux relient Amsterdam à la mer du Nord, les doux vallonnements des dunes innombrables font face aux déjections d’un immense complexe pétrochimique et d’aciéries dont les effluents bien encadrés ne peuvent s’échapper que par en-haut : nuages…
– Marken n’est plus une île depuis qu’un cordon routier la relie à la terre. On s’y gare à l’entrée sur un parking payant pour voir ce qui subsiste des chalets en bois peint, jadis de pêcheurs, aujourd’hui comme un décor aux bars, restaurants…l’artisanat local, comme les artistes d’Enkhuizen ont l’air d’avoir plié bagage, les hollandais sont rares, on entend parler français, anglais, et une langue slave : du polonais peut-être ? Peut-on imaginer des touristes russes ou ukrainiens en Hollande ces temps-ci ?
– Il subsiste à Harlem un moulin qui se visite à prix d’or et porte le nom d’un certain Hadrien…Plus près de l’Église subsistent aussi plusieurs bordels, ouverts le dimanche. Et une belle statue contemporaine (le combattant du soleil) dont la municipalité a tout fait pour se débarrasser, sans y parvenir.
– Non loin de là, on peut visiter (pour beaucoup plus cher) tout un village de moulins reconstitués.
Heureusement, il y a la couleur des tableaux de Vermeer, et l’expression retenue des modèles, il ya les autoportraits de Rembrandt ou Van Gogh, d’autres un peu effrayants comme Toorop, Les anciens hollandais ont eu quelques penseurs radicaux, de Spinoza à Jansen (pas le cycliste, le théologien), à qui ils n’ont pas donné la chasse. Max Havelaar est un de leurs personnages romanesques : j’aimerais mieux connaître la littérature de ce pays.
Mais je comprends que l’âge venant et le besoin de ralentir s’imposant peu à peu, celles et ceux qui le peuvent quittent leur monde terraqué pour s’établir dans un sud à la fois plus rude et plus tranquille.
ADDITIF en date du 5 juillet 2024 :
Je viens de découvrir par hasard, dans l’extraordinaire librairie Les Bleuets de Banon (04) un petit ouvrage formidable de Karel Čapek intitulé Tableaux Hollandais. Cette réflexion profonde et légère d’il y a environ un siècle dit curieusement le même genre de choses que moi, avec un talent incomparable, y compris pour les dessins que l’auteur ajoute malignement à son texte. Outre le brio du journaliste penseur et caricaturiste, les seules différences notoires en un siècle concernent les automobiles et la monnaie. Sinon, on a le même genre de tableaux, évidents et invraisemblables, brossés avec une verve et un humour salutaires.
C’est paru aux éditions La Baconnière. En voici quelques lignes, à titre d’exemple, que je recopie sans autorisation…mais le pire qui puisse arriver serait qu’elles donnent envie de se procurer et de lire tout entier le petit livre jaune :
« J’ai déjà vu bien des choses mais jamais, jamais autant de bicyclettes que, par exemple, à Amsterdam. Ce ne sont plus des bicyclettes mais quelque chose de collectif, essaim, banc, colonie, quelque chose de semblable à un bouillon de culture, un grouillement d’infusoires ou à un nuage de moucherons. Le plus beau, c’est lorsqu’un agent de police arrête pour un instant cette marée roulante afin de laisser le passage aux piétons puis, d’un geste magnanime, ouvre de nouveau la voie : alors on voit s’élancer le troupeau tout entier, conduit par quelques champions de vitesse, et hardi que je te pédale avec la fantastique unanimité d’un ballet de moustiques. De fins connaisseurs du contexte local assurent que l’on compte aujourd’hui aux Pays-Bas près de deux millions et demi de bicyclettes, soit une bicyclette pour trois habitants, y compris les nourrissons, les marins, la famille royale et les pensionnaires des hospices. Je ne les ai pas comptées, mais il me semble qu’il y en a un tout petit peu plus. On dit ici qu’il suffit de s’asseoir sur une bicyclette et qu’elle avance toute seule, tant le pays est lisse et plat… J’ai vu des religieuses à bicyclette, des paysans à vélo qui menaient leur vache; j’ai vu des gens casser la croûte en selle, d’autres rouler avec leurs enfants et leurs chiens; des amoureux, main dans la main, pédaler vers des lendemains qui chantent…«
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