RENDEZ-VOUS (MANQUÉ) AVEC POL POT

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Parmi les « meilleurs des mondes » génocidaires que le XXe siècle a produits, celui du Kampuchea démocratique  emporte sans doute la palme de la dystopie. L’idéalisme forcené, inquiétant partout où il se manifeste, ajoute l’absurde à ses atrocités coutumières lorsqu’il se réclame du matérialisme historique. Que les nazis exaltent la pureté de l’hypothétique race aryenne, que les dictateurs argentins diabolisent les luttes sociales au point de jeter vivants leurs opposants dans le Rio de la Plata, que tel ou tel pouvoir théocratique torture les mécréants pour le triomphe de la Vraie Foi, c’est atroce mais participe d’un idéalisme délirant qui ne surprend guère. Qu’en revanche on se réclame de Marx ou de Lénine pour exalter la pureté nationale ou idéologique, pour expérimenter une société idéale présupposant l’extermination d’un cinquième de la population, pour réduire en esclavage et déporter la moitié des survivants, qu’on s’appuie sur le matérialisme dialectique pour conditionner le modèle théorique d’une humanité nouvelle sans pensée ni désirs personnels,voilà qui étonne. Staline en a montré l’exemple, Mao y a concouru lors de la « Révolution culturelle », mais ce sont indiscutablement les khmers rouges de l’Angkar, ceux qui se sont emparés du pouvoir entre 1975 et 1979 (et ont ensuite continué la guérilla) qui ont su pleinement réaliser ce cauchemar.

Adolescent rescapé de cet enfer, réfugié en France et devenu cinéaste, Rithy Panh a plus d’une fois abordé les questions du génocide qu’ont alors subi les cambodgien.ne.s : 1,7 millions de morts (hommes, femmes, enfants exécutés mais aussi morts de faim ou explosés sur des mines antipersonnel)  pour une population d’environ 8 millions. Dans son dernier film, Rendez-vous avec Pol Pot, il recourt à la fiction, sans s’interdire l’insertion d’images d’archives. Mais à l’inverse d’un documentaire, les images d’archives (en noir et blanc) ne sont ni datées ni situées : manifestations de rues en occident, par exemple, qui peuvent tout aussi bien concerner mai 68 que la période dont traite le film (à peu près dix années plus tard). A ces deux types d’images (les archives et les fictionnelles) dont les premières ne sont pas toujours clairement identifiables, s’ajoute une troisième catégorie, faite de maquettes et figurines, qui précisément figurent et distancient  les personnages du film ou leurs homologues historiques. 

L’idée est excellente, qui permet d’évoquer la violence insoutenable sans la montrer avec complaisance, et qui évite envers les personnages de fiction l’empathie lénifiante qui pourrait gagner les spectateur.ices.s.

Seulement voilà : pour que l’intrigue se déroule, il faut bien qu’il y ait un scénario, et des personnages fictifs plongés parmi les détachements militaires qui les accompagnent. Ces personnages de fiction sont au nombre de trois : une journaliste française à la peau blanche (Irène Jacob l’interprète), un photographe français à la peau noire (Cyril Gueï), et un éternel universitaire (Grégoire Colin : blanc) jadis ami parisien de Pol Pot et conquis par le projet révolutionnaire – comme un certain nombre d’intellectuels français ont pu se dire maoïstes. Mais pas Polpotistes – ça n’existait pas ce me semble – et si Barthes ou Sollers ont pu jouir de leur séjour chinois pour y draguer les « camarades », je ne sache pas que les khmers rouges aient ouvert leur territoire aux galipettes de nos intellectuels. Bref…

Le scénario, c’est ce qui cloche. De ce monde clos dont on ne savait rien de tangible, et qui ne présente sur place que des campagnes désertes et des villes mortes, il faut bien que les envoyés fictifs – les trois personnages – rapportent quelque chose. Or, les maîtres khmers (des petits chefs à frère n°1) tiennent au secret et au mystère de leurs (ex)actions : tout individu décelant, sous les apparences et les discours apprêtés, une réalité moins reluisante, doit disparaître. Aucune pellicule photo, aucun texte librement rédigé ne peut sortir du Kampuchea, encore moins une personne réelle dépositaire d’un jugement. Cependant la dénonciation de ce bagne concentrationnaire doit pouvoir se faire, c’est la raison d’être de ce film. Pour cela, le scénario s’autorise deux ou trois invraisemblances majeures – rares somme toute – mais suffisamment énormes pour décrédibiliser l’ensemble : non pas la leçon de la fable (car on sait aujourd’hui ce qu’ont été ces années terribles pour le peuple cambodgien) mais la fable elle-même qui s’effiloche.

Le photographe est accusé d’avoir rejoint les lignes ennemies (vietnamiennes) et disparait ainsi sans laisser de traces : plausible dans le contexte (non qu’il ait rejoint l’ennemi mais que les responsables khmers mentent effrontément).

Le second mâle, l’intello ex-ami du dictateur, est liquidé après un entretien privé : la motivation n’en est pas tout à fait nette, mais surtout on se demande pourquoi la femme ne subit pas le même sort : c’est elle la journaliste. Mais non : elle rentre au pays avec le cercueil du mort qu’elle identifie.

Mieux : il est dit au début qu’elle avait une amie intellectuelle cambodgienne dont elle hésite à rechercher la trace. En effet, elle ne la trouvera pas, mais on voit Irène Jacob circuler de nuit librement dans la ville morte, se rendre à l’adresse qu’elle doit connaître, trouver un appartement vidé de ses occupants, et puis voilà : fin de la séquence. Comment admettre, alors que les trois « invités » ont jusqu’ici été accompagnés d’une escorte militaire à chaque pas, qu’on l’a laissée flâner seule dans les rues vides de Phnom Penh ?

Dernier point : est-ce pour donner du poids à l’horreur des propos idéologiques ? Les autres dialogues sont rares et surtout faibles, pour ne pas dire complètement creux. On a donc à faire à des idéologues qui parlent pour ne rien dire ou (se) mentir et à d’autres personnages qui se taisent par nécessité.

L’intérêt est tout de même de rappeler à notre mémoire courte l’horreur que peut engendrer un idéal fondé sur l’idée de pureté, que cette pureté se prétende ethnique, éthique ou politique. Il est dommage à cet égard que parmi les images d’archives, une seule soit aisément identifiable : une banderole qui défend « la cause du peuple », journal en effet révolutionnaire, comme si cet organe était un soutien des intellectuels naïfs aux khmers rouges : dans le montage du film, on l’associe forcément à l’ami de Pol Pot. Or, s’il a survécu couci-couça jusqu’en 78, « La cause du Peuple » a été actif (avec Sartre, July, etc…) jusqu’en 72, Libération lui avait succédé en 73…deux ans avant la prise de pouvoir de Pol Pot au Cambodge, un an avant la défaite des USA au Vietnam.

Dommage, oui, vraiment dommage que cette fiction sur une cause juste soit ternie par un scénario grossièrement ficelé et des archives pour le moins brouillonnes, sinon falsificatrices, qui en minimisent la portée et l’intérêt.

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