CHRONIQUES DE TÉHÉRAN…ET D’AILLEURS

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« Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Jean de La Fontaine

(Fable VII, 1 : Les animaux malades de la peste)

Deux cinéastes iraniens, Alireza Khatami et Ali Asgari, ont produit et réalisé « Chroniques de Téhéran« , film réunissant neuf séquences en plan fixe où des iranien.ne.s ordinaires subissent un entretien face à un représentant de l’autorité que l’on entend mais qu’on ne voit pas. Un père voulant déclarer son fils sous un prénom interdit, une enfant qui doit troquer une tenue décontractée pour un vêtement officiel mortifère sous lequel elle disparait, une lycéenne, une conductrice de taxi, deux personnes en recherche d’emploi, une femme s’étant fait enlever son chien par la police, un cinéaste qui soumet à la censure son scénario pour autorisation préalable, un impétrant au permis de conduire qui porte tatoués sur la peau des vers de Rûmî…

Florilège d’entretiens où l’Autorité, publique ou privée, religieuse ou pas, questionne et fait pression sur chaque individu devant a priori se soumettre ou subir non seulement l’entretien, mais l’enfermement dans le cadre symbolique de la caméra fixe qui, comme elle pourrait le faire vis à vis de spécimens de laboratoire, montre chaque personnage sur qui pèse une culpabilité. Jadis Raymond Depardon avait ainsi posé sa caméra dans le cagibi où étaient expédiés les flagrants délits. Mais ici ce sont moins des délits (même selon une loi qu’on peut juger absurde) que des situations ordinaires de la vie sociale qui font l’objet d’investigation inquisitrice.

Une lycéenne aurait été vue en scooter avec un jeune homme, telle autre femme aurait conduit son taxi cheveux découverts, un homme pour obtenir son permis de conduire doit prouver qu’il n’a jamais consulté de psychologue ni de psychiatre et ne prend pas d’anxiolytiques, on conseille à une femme âgée de préférer la compagnie d’un canari à celle d’un chien car les chiens sont des animaux impurs que la police tente de soustraire à leurs propriétaires. On interdit à un père de prénommer son fils David (prononcé à l’américaine) en lui vantant la version nationale du même prénom (Davood) – beaucoup mieux adaptée au rejet officiel des influences occidentales. Etc…

Cet univers est-il dément ? Oui, assurément, ce qui ne l’empêche pas de s’appuyer sur tous les échelons de l’autorité : simple policier ou proviseure de lycée, petit chef d’entreprise ou fonctionnaire docile crevant d’ennui : on devine dans les voix off qui dictent la loi et saturent le hors champ quelques salauds avérés, mais la plupart des intervenant.e.s invisibles sont poli.e.s, presque prévenant.e.s, pris.es dans le même engrenage que celles ou ceux qu’iels interrogent. C’est pourquoi ce triomphe de l’absurde ne se borne pas à la dénonciation d’un régime qu’on sait barbare et totalitaire, violent et inflexible jusqu’à infliger la mort pour une peccadille, celui de la République islamique d’Iran : c’est la négation même des individus en tant qu’humains non conformes qui est en cause. Dans cette perspective ces Chroniques de Téhéran ne sont pas si exotiques que cela. Sous l’œil de la caméra ce sont des femmes, des hommes, des enfants qui sont soumis à un conformisme réglementé dans les moindres détails de la vie quotidienne. Qui refuse la règle du jeu doit endurer le rejet, l’opprobre, l’injure…et on devine aisément que ça pourrait être pire, au-delà du chantage  de chefaillons pervers.

Dès lors, l’être humain vivant (avec un corps singulier, une tenue non uniforme, des goûts personnels) devient suspect par nature et le système tout entier le piège en raison de QUI il ou elle est.

C’est en quoi selon moi ce film déborde de la juste dénonciation d’un régime totalitaire pour alerter de façon prémonitoire sur nos propres sociétés : certes, nous ne risquons pas la prison ni la mort pour une mèche de cheveux, mais il devient patent qu’être porteur d’une parole dissidente de l’opinion admise ou du discours officiel peut entraîner une mise à pied ou une mise en accusation. La surveillance répandue dans les circonstances toujours plus nombreuses et précises de la vie quotidienne réduit chaque jour un peu plus la liberté privée. La transformation en délits d’actes de désobéissance civile ou de simples manifestations d’opinion crée des zones floues entre ce que la loi autorise officiellement mais en réalité tolère de moins en moins.

Prenons garde que ces Chroniques de Téhéran n’aient absolument rien d’exotique et ne nous soient bientôt un miroir comme les Lettres persanes de Montesquieu.

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