Il existe dans le nord-ouest du pays, trois villes que je ne connais pas ; Brest et Le Havre que certains prétendent particulièrement laides alors que d’autres les présentent comme des modèles de reconstruction après les bombardements de la seconde guerre mondiale.
J’ai envie de les intégrer à un parcours un peu rapide pour m’en rendre compte par moi-même. La troisième de ces villes inconnues est Rouen : Rouen et les normands, Rouen et Jeanne D’Arc, Rouen et les impressionnistes, Rouen et les clochers, premier port céréalier d’Europe, à la fois fluvial et maritime, Rouen niché dans un méandre de la Seine avec ses Quevilly, ses Sotteville et Darnétal, ses noms sortis d’une comédie de Molière, même si ce sont les Corneille qui y vécurent.
Ce 15 mars 2026 mon père aurait eu 98 ans. Je partirai demain.
Je passerai d’abord voir l’ami Olivier qui vient de s’installer près de Felletin dans la Creuse, à quelques kilomètres d’Aubusson. Et ça tombe bien : j’ai un covoitureur depuis Tarare jusqu’à Pontaumur pour demain.
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Le 16 : annulation du covoitureur dont le train arrivera à la Part-Dieu avec beaucoup de retard. Je lui propose d’attendre une correspondance ultérieure mais il a trouvé une autre solution plus tardive depuis Lyon. Curieusement, il me demande d’annuler le covoiturage alors que c’est lui qui change de conducteur. Je refuse évidemment.
Il fait froid chez Olivier. La pièce principale est occupée par un immense échafaudage et l’escalier nouveau est posé mais pas encore fixé au mur. Le soir nous ressortons à Felletin. Trois chevreuils graciles traversant la forêt à la tombée de la nuit. Nous buvons quelque chose dans le seul bar de Felletin ouvert ce lundi soir. Un bar visiblement rebelle aux lois venues d’en-haut, de Paris, de la préfecture même, ce dont témoigne le tenancier à cheveux très longs, baguettes, un jeune révolté de cinquante berges qui triture son mégot en préparant la commande. Puis nous remontons dîner à St Frion. Tôt couché tôt sommeil jusqu’à la pâle clarté du petit matin.
Le 17 : Olivier se dépêche d’aller à la séance qu’il a obtenue du kiné local, coincée à 7h30 en surnombre. Grand soleil, givre, trois degrés sous zéro. Je le rejoins pour prendre un café dans l’autre bistrot dynamique, celui qui organise des rencontres littéraires dans une grande salle de réunion, café philo. Ce matin est plus taiseux, mais la lumière est gaie, le village s’anime. Je pars en direction d’Angers par Aubusson et la voie rapide vers Guéret, La Souterraine, la Gartempe et Mignaloux-Beauvoir au pied de Poitiers où je récupère une covoitureuse qui étudie à Angers mais vient ce week-end de se taper un aller-retour sur Bordeaux pour assister à un concert de Théodora.
Loudun : petit pôle urbain au milieu des platitudes mises en culture, et nourri d’histoire. Je récupère un autre covoitureur fin connaisseur de hard metal et de la ville d’Angers. Il m’indique la bonne boulangerie où trouver des gâteaux aux pommes et d’autres endroits précieux. Je les dépose sur le parking qu’il m’indique à deux pas du musée des Beaux-Arts où je me rends dare-dare. Jardin fleuri genre évêché. Musée presque vide de visiteurs et bien aménagé, je commence par les toilettes en sous-sol et des friandises car une conférence se tient à l’auditorium et des carafes, gobelets ou viennoiseries ont été déposés sur des tables.
Il y a pas mal de jolies choses à regarder, peu de très remarquables, sauf un portrait de l’abbé Dubois jeune, ce qui est rare comme représentation…et contraste avec le portrait à charge qu’en fait le duc de Saint-Simon. Un beau jeune homme à l’air vif et séduisant dans son costume simple et noir, genre préromantique, se tient assis à une table la plume à la main, Il pourrait fort bien représenter Julien Sorel. Après le musée établi dans une vaste demeure Renaissance, coup d’œil à la Cathédrale lumineuse et vide avec force vitrail et escalier d’accès depuis la Maine. Un groupe de scolaires anglophones en sort quand je cherche à y entrer.
Puis je récupère la voiture pour « descendre » au musée Lurçat gratuit entre 17 et 18 heures. Gratuit aussi l’immense parking qui lui fait face entre deux ponts. Le musée occupe dans un joli petit parc deux bâtiments de l’ancien hôpital de la ville. Je retrouve des œuvres de l’artiste Thomas Gleb. Dans cette ville il y a partout des parkings, des voies de tram et des vélos, ainsi que des églises. Je ne verrai qu’un seul des deux pavillons de l’hospice car « La création du monde » de Lurçat, qui occupe le second, est en partance pour…Aubusson et sera remplacée par les tapisseries sur Tolkien que nous y avions vues cet hiver. Dans le jardin / parc du musée une stèle – menhir consacre « l’amitié » britannique puisque les Plantagenêt sont originaires d’Anjou…
Je me rends vers 19 heures au logis que j’ai loué.
Chambre simple et claire avec tomettes au sol et lavabo, au 3ème étage.La salle de bains partagée est au second. Des gens curieux les hôtes, couple la cinquantaine atypique…C’est leur fils qui m’a monté les bagages vers 19 heures, eux étant absents. Je les croise en rentrant la nuit, très causants, et il y a des bouquins un peu partout, ils vivent au premier et rez-de-chaussée, portes ouvertes.
Promenade nocturne après repas libanais à « la Beka’a », quartier St Serge vers la place Ney : mêmes larges avenues qui se recoupent et se ressemblent, quelques bars / pubs massivement fréquentés par la jeunesse, mais là où je loge pas de centre animé en soirée. C’est plutôt éteint. Au matin, j’échangerai quelques mots avec la dame encore au lit en passant dans les escaliers : peut-être est-elle encore d’un monde où les dames reçoivent dans leur ruelle ?
Le 18 : château d’Angers, avec surtout la tapisserie de l’Apocalypse (cent mètres d’Évangile…) que j’aurais bien manqué sans le conseil de Maud. Je lui indique en échange que la création du monde part en voyage vers chez Olivier. Il y a une série de blasons disposés sous le porche d’entrée du logis, grâce auxquels je comprends mieux la généalogie française de René d’Anjou, arrière-petit-fils du roi de France Louis le Bon…et la puissance réelle de ce duché relié à l’Europe du Nord (Bar) et la Méditerranée (Provence, Sicile, Naples).
Je comprends mieux aussi, à partir de la « promenade du bout du monde » qui surplombe la Maine devant le château, la disposition de la ville. Axe de la rue Saint-Laud (Lô) à partir du sommet que constituent la Cathédrale et la préfecture. Une fois dans le centre, tout se tient, le tout est de prendre la bonne direction.
Quant à la tapisserie de l’Apocalypse, j’apprends qu’elle faisait à l’origine cent quarante mètres de tapis commandés à des artistes artisans dont le duc, comte et roi René aimait à s’entourer. Dans cette ambiance de fin de « guerre de cent ans » l’intention était de nourrir l’espoir d’un salut au-delà des guerres, mais aussi d’impressionner les visiteurs de marque par le luxe de la dépense somptuaire et la beauté imaginative de l’art « moderne ». On passe par un sas et l’on entre dans une longue pièce sombre, lumière tamisée ambrée, où sur deux rangs de frise, les motifs de l’Apocalypse sont exposés très régulièrement sur les murs. Plusieurs motifs récurrents, mais il faudrait bien connaître le texte pour en apprécier la représentation. Quand le parcours terminé, comme dans une caverne peinte de mille figures, on retrouve le soleil, c’est une ouverture dans la pierre des murailles qui nous plonge sur la vallée de la Maine et le Quai, CDN situé juste en face.
2 covoitureurs pour Vannes à partir de la gare Saint-Laud. Sieste (des covoitureurs). Arrivée à Pluneret à 17 heures. Tout va bien, Charlotte a l’air très en forme, Mickaël un peu las. Jonathan très élégant rajeunit. Bonne soirée.
Le 19 : éveillé tôt vers 6 heures du matin. Je commence la journée par les lignes ci-dessus. Départ pour Brest vers 10 heures.
Traversée d’une région plus vallonnée, le Finistère sud vers Quimper, et plongée sur la rade de Brest. Je laisse un covoitureur vers Guipavas, l’autre près de la gare, et me dirige à l’ouest vers le « petit minou » mais le phare est en réparation. Quelques sentiers, le soleil sur l’océan, un reste de jambonneau vers la technopole et descente vers les arsenaux. Sans issue. Prise de logement au retour, studette très centrale (rue de l’aiguillon) mais minuscule à un point inimaginable. Obligé déjà pour pouvoir entrer et récupérer les clés au boîtier de m’allonger au sol pour lire les numéros chromés (donc à l’horizontal pour éviter les reflets). Ensuite, l’échelle pour accéder à la mezzanine est quasiment verticale et ne permet aucun dégagement). Je dois monter sur un tabouret pour manœuvrer les rideaux occultant la fenêtre. Seule la salle d’eau est confortable. Dommage, car l’immeuble est plaisant, la studette donnant sur la cour hyper calme, et le secteur on ne peut plus central. La rue de Siam juste à côté est une large artère avec tram et non une ruelle louche comme je l’imaginais selon d’anciennes chansons (Prévert, Montand…). Tout ici est d’ailleurs large, les croisements de rues, les immeubles, les darses et arsenaux. Marche agréable vers le château (musée des beaux-arts fermé, et ceux de la marine guerrière ne m’intéressent guère : que pourrais-je bien retenir ? Enfin si, c’est Richelieu qui a décidé de construire ici pour la marine militaire et ensuite de relier Recouvrance à Brest.

Promenade depuis les jardins du château jusqu’au téléphérique qui traverse la Penfeld et stupeur : il arrive à l’intérieur même des immenses ateliers ‘des capucins’ reconvertis en lieux d’étude, d’art, de travail libre pour artistes et étudiants, médiathèque, etc….parmi d’anciennes machines et ponts de déchargement…Une salle de conseils, de projets, des vitres miroirs où une jeune femme s’entraîne à une danse de rue, un piano en libre disposition, des bars, quelques boutiques…Le gigantesque entrepôt est ceinturé par une coursive de pierre, comme un chemin de ronde de rempart, dédié à Cesaria Evora : inattendu. Tout un quartier neuf surplombe les ateliers tandis que des ruelles sillonnent la colline de Recouvrance et s’enfoncent dans les creux de terrain. Là serpente encore la rue St Malo avec des boutiques alternatives, cafés poétiques et jardins de sculptures, tags, graphes, couleurs vives et plantes vertes à l’abri des murs anciens…Je remonte vers l’esplanade où bronzer à une terrasse, figure singulière parmi une clientèle qui dépasse rarement la trentaine.
Ailleurs dans la ville, il n’y a presque personne sous le soleil estival : heure encore de travail. Je n’irai pas là où la ville s’étend sur le plateau à l’est, au-delà de la mairie et du Quartz. Mais cette zone portuaire de tous côtés est impressionnante. Même depuis les hauteurs du Faron, Toulon autrefois ne m’avait pas fait cette impression.
De loin sous le soleil, la ville est toute blanche comme une ville d’Afrique du nord, avec des îlots noirs et bruns que sont les remparts, la tour Tanguy ou un truc comme un crayon posé sur la colline brestoise : je vais chercher à savoir ce que c’est. Peut-être l’église St Louis ? Oui, confirmation avant d’aller manger une pizza napolitaine authentique dans une pizzeria qui sert aussi des sushis dans une pièce contiguë. Quand vous poussez la porte et demandez s’il y a de la place, on vous répond : « pour la pizzeria ou pour les sushis ? » (Il y a en effet plus de monde dans la salle sushi). Mille sabords de tonnerre de Brest ! Il y a en face un restaurant de kebab : peut-être a-t-il une annexe choucroute garnie ? Et juste à côté en direction de l’arrêt Jean Moulin (rive gauche) du téléphérique, de fausses ruines romaines assistent chaque jour au coucher du soleil.
Moi je retourne dans mon réduit après cette agréable journée. Cherchant pour un besoin nocturne à redescendre de la mezzanine exiguë, je tombe de l’échelle abrupte pendant la nuit. Douleur mais rien de grave.
Le 20 : départ pour Cesson-Sévigné chez Alain et Yvette. Brest s’étend longuement sous les viaducs géants et sur le plateau. C’est ici tout l’inverse de la nature boisée du côté sud vers Plougastel, Daoulas, Châteaulin ou Le Faou. Lever du soleil juste dans l’axe de la route, puis nombreux bancs de brume entre Morlaix et Lannion. Car je ne me tiens pas sur la voie rapide mais je fais un crochet vers la côte de granit rose, le Tregor. Trebeurden se révèle en travaux : le bord de mer prépare l’été, rafistole ses rues, retape ses bars et boîtes de nuit, rien à y faire. Tregastel est plus vivant, la mer est là toute proche, mais « l’hippocampe », un endroit d’allure plaisante pour prendre un café tout au bord d’une anse marine, n’ouvrira qu’en avril. Ensuite la route en corniche domine la côte jusqu’à Perros-Guirec, magnifique. Plusieurs haltes et brèves promenades dans le vent.
Repas mini pizza à St Brieuc, je ne suis pas vraiment entré dans la ville.
J’arrive dès 15 heures chez Yvette et Alain dans une grande maison très lumineuse. On va marcher vers le centre ville où coule la Vilaine parmi une succession de prairies et parcs aménagés. Ville fleurie également. Retour dans leur villa qui associe trois corps de bâtiment, ancienne fermette de pierre et deux ajouts rectilignes tout en baies vitrées. Petit jardin bien organisé avec les fruitiers palissés aux murs, les rosiers, et d’autres espaces de plantations maraîchères ou fleuries.
Anti-douleurs après le repas du soir, car la chute de la veille a laissé plus de traces que je ne l’imaginais.
Le lendemain 21 je croiserai leur gendre – mais pas Élise – et verrai leur petit-fils Malo au marché réputé de l’endroit.
Je récupère 3 covoitureurs très intéressants, un ivoirien qui va participer à une table ronde au Havre sur les constructions en matière locale (terre, paille, etc…), et un couple havrais en études à Rennes : lui en physique et elle préparant le concours d’« institutrice ». Voyage très plaisant jusqu’au Havre à travers une Normandie que je n’imaginais pas aussi vallonnée (Suisse normande) et où le Mont St Michel s’est revêtu de brumes de chaleur. Je dépose mes passagers à la gare puis ‘monte’ à Saine Adresse marcher un peu et voir le phare de la Hève qu’ils m’ont indiqué. Falaises, maisons cossues, vent, surfeurs moucherons en contrebas et porte-containers plus au large. Je me rends au studio loué rue Racine : plein centre face aux Halles et à l’impressionnante église st machin ou st truc. Par la porte-fenêtre accès à une terrasse sans doute interdite mais bon…pas de vis à vis ce qui paraît rare dans cette ville où les immeubles beiges se regardent tous les uns les autres, et où les trams reproduisent aussi la couleur beige avec des géométries de rectangles et carrés tracés sur la carlingue. Uniformité. Le Havre me paraît moins mixte socialement que Brest et surtout plus ennuyeuse. Entre les kilomètres de raffineries, de zone portuaire d’une part, et la colline au nord qui tourne ses écrasantes résidences bourgeoises vers le large, les logements communs constituent des quadrilatères de blocs austères encadrant des quadrilatères de rues où se garent les résidents. Au centre du double quadrilatère des places carrées toutes chenues sont parfois adaptées en parkings, quelquefois arborées. Le piéton passe d’un quadrilatère à l’autre par des portiques anguleux sous les immeubles, que rien n’indique de loin sinon un souffle d’air froid, tout comme les portiques plus larges pour automobiles : ni balcons aux fenêtres, ni arrondis aux angles, ni autres courbures du béton ou occasionnellement de la brique : impression de clapiers se faisant face comme des casiers à la S.P.A. Je n’ai pas vu malgré le très beau temps d’espace convivial, même si des promeneurs marchent à côté des voitures le long du front de mer. Là-bas en face, c’est Honfleur, la plaisance, dont on n’aperçoit rien, pas plus qu’on ne voit la Seine, encadrée entre ses deux rives par des cuves et des murs de containers.
Tout au bout de ce front de mer embouteillé se trouve un vaste bâtiment, carré, vitré, monté sur des escaliers comme sur des vagues : c’est le musée d’art moderne André Malraux, remarquable par ses dimensions lui aussi et par son contenu : tout un mur de Boudin (Eugène) et des merveilles de Monet, Corot, Sisley, Pissarro, etc….Surtout des toiles qui montrent bien comment Raoul Dufy a élaboré son style au fil du temps, un De Staël pas trop épais (Antibes), et des merveilles parmi les peintres que j’apprécie moins : une femme de Sidi Bou Saïd de Marquet dont le trait habituellement épais s’estompe ici dans les bleus, un Marie Laurencin à l’ingénuité inquiétante, la Parisienne de Van Dongen et parmi les Félix Valotton répétitifs, une Valse presque immatérielle chaloupant comme une feuille d’automne qui flotte dans l’air. Beau musée désigné sous l’acronyme MUMA où se lit tout l’esprit (mauvais et prétentieux) de la ville : si à New York le MOMA transcrit clairement Museum Of Modern Art, ici MUMA n’est qu’un clin d’œil vaniteux dépourvu de sens. MUsée Malraux André faudrait-il lire, ou bien MUsée Moderne Art ? Musée Urbain ? Peu importe le véritable nom, l’important est de connoter le haut lieu new-yorkais comme la ville imite Manhattan par quelques croisements de rues et immeubles à quatre étages. Legoland est moins prétentieuse.
Le soir repas éthiopien dans le quartier St François qu’on m’avait indiqué comme un quartier de pêcheurs, sympathique, populaire et vivant…Pas grand-monde dans l’air vif du soir qui tombe, des restaurants un peu exotiques dont la plupart sont fermés, et où le beige des cages à lapins est remplacé par la brique rouge. Genre Southampton ou Santander avec moins d’étages. Diredawa est le nom du restaurant éthiopien dont je pousse la porte avec peine et celui d’une ville d’où les cousines qui tiennent l’établissement sont originaires. Un seul dessert est disponible (que je ne prends pas) parmi les quatre que propose la carte. Il n’y a pas non plus le plat principal que je souhaite, j’en prends un autre tout en assaisonnement (très bon) auquel je peux goûter lorsque me sont fournies la fourchette et le couteau que j’ai réclamés. La dame qui sert et parle un excellent français m’explique confuse que normalement ça se mange avec les mains, et qu’elle avait de ce fait oublié de me donner un couvert. Elle doit bien connaître l’anglais aussi, car elle demande à des consommateurs voisins, qui ont choisi des plats végan, si le fromage dans un autre plat ne les dérange pas : non disent-illes, et elle reprend « ah oui on est en France ». J’interprète : ici on distingue la cuisine végétarienne des végan purs et durs qui ne touchent ni aux œufs ni au fromage. Bref, ces suppositions inutiles m’occupent un moment. Retour dans le froid vif dès que la nuit est tombée en passant le long des deux cratères du « volcan ».
Le 22 : stupeur en allant poser mes bagages dans la voiture : elle a disparu, c’est à la place un marché qui se tient autour des halles. Donc une vingtaine de minutes de marche avec bagages jusqu’au siège de la police municipale (avenue René Coty), puis taxi car la fourrière est à des kilomètres vers la raffinerie de Gonfreville l’ Orcher. Sympathie aidante des marchands forains, mais tout de même, ça confirme mon impression de la veille que ce Havre-ci manque d’humanité : il y a certes des réalisations artistiques de taille, comme la sculpture symbole de la ville constituée de containers colorés, mais l’ensemble se fond dans la monotonie, l’atonie et les habitudes dont pâtit ‘l’étranger’ : celui qui n’est pas d’ici. Pas visité l’appartement Perret que j’avais prévu au programme, je ne le regrette pas : même si c’était en 50 une réalisation de pointe vers le confort moderne, l’ensemble ne produit aujourd’hui qu’une succession de quadrilatères qui se font face comme un gigantesque panoptique de prisons, fenêtres à part. Quand c’est pas du beige béton c’est du rouge brique. Il n’y a qu’en s’éloignant un peu du centre qu’on retrouve des quartiers à l’air vivant. Vers la police municipale par exemple. De là, un chauffeur de taxi russe me conduit à Gonfreville entre hangars et garages : sa mère a épousé un français en secondes noces. Plutôt que d’être affecté deux ans à servir de garde-chiourme en Sibérie (service militaire des années 80 en U.R.S.S.) il a rejoint sa mère en France et y est resté.
Ce soir la ville réélira Édouard Philippe (parti ‘horizons’) à la mairie.
Voiture récupérée au diable Vauvert, c’est-à-dire au garage Philippe qui fait dépannage et fourrière : je ne sais pas si c’est là comme au temps de Michel Noir à Lyon dont l’épouse détenait parait-il la fourrière : le fourrier est-il parent du maire ? je prends la route de Villequier. Google Maps m’entraîne à travers des hameaux pour aller au plus court, mais parvient à me conduire devant la maison Vacquerie où le musée Victor Hugo est heureusement fermé : la visite m’intéressait peu (apprendre quoi?) mais aurais-je résisté à voir les lieux du drame ? Ainsi le dilemme ne se pose pas. L’intérêt d’avoir suivi Google Maps dans les hameaux est de connaître l’ineptie de ce pays de Caux : les villages s’y étendent sans véritable centre avec une alternance de villas coquettes au pourtour fleuri et de fermes dignes de Maupassant avec leurs machines au milieu des boues naturelles et des sacs d’engrais…ça pue jusqu’autour des maisons pimpantes posées toutes les même sur leur case d’herbe verte qui semble irradiée. Un gros 4×4 me coince sur une petite route et ne bouge pas alors que j’ai une ornière profonde qui m’empêche de m’écarter, mais lui ne bougera pas. Donc je recule, l’autochtone me toise de son haut véhicule sans un remerciement. Un peu plus loin, c’est un engin agricole qui voudrait passer mais comme je suis déjà engagé sur la voie étroite, et pentue, il doit attendre et lance sur mon passage une bordée d’injures. Région de potentats ou d’arriérés ? Effet bizarre : la campagne est certes verte mais entre prés et cultures au milieu desquels sont posées les fermes ou les villas toutes les mêmes, c’est assez triste : on n’imagine pas de chemins de promenade, pas même de bosquet sans parler de forêt, rien : presque aussi désolant qu’une petite Beauce. C’est tout différent quand on arrive en bord de Seine, au pied du plateau découpé net en falaise blanche : sans avoir toutefois le charme ombreux du val de Loire, la route épouse les courbes de la colline qui elle-même épouse les méandres du fleuve. plus de coquetterie,
Je mange d’une ‘salade printanière’ à Caudebec en Caux où des gens assez nombreux fréquentent les commerces et, l’air vivants, se parlent en terrasses même le dimanche. Passent de gigantesques bateaux qui remontent la Seine jusqu’à Rouen : les rares ponts sont à la hauteur. J’évite le Croisset de Flaubert qui n’existe plus vraiment et se trouve en face des premières installations portuaires. J’arrive au parc relais du Mont Riboudet-Kindarena où un employé m’explique très courtoisement et clairement ce que les sites divers compliquaient : oui, on peut laisser la voiture plus de 24 heures, et l’usage d’un transport en commun urbain (ils appellent ça ici le réseau astuce ou My astuce comme en langage codé) épargne le prix d’une journée (16,5€) C’est pourtant simple : si on utilise un bus ou un tram, on paie le total horaire du parking moins 16 euros et demi.
Quatre arrêts de T3 (cinq peut-être) et je suis au théâtre des arts, à 7 minutes à pied du logement. Vrai studio avec aussi un escalier pour accéder au lit sur la mezzanine, mais un escalier praticable. Logement situé dans une cour avec maisons à colombages. Je savais qu’il y en avait à Rouen, mais j’imaginais quelques rues…En fait il y en a partout dans le centre, et des églises partout, et des monuments, des bars, des squares, des jardins, des rues paisibles et larges en-dehors de la très vieille ville…Je retrouve une ville où l’on vit et respire agréablement. Remarquablement dotée en architectures et lieux historiques. Visite à l’abbatiale St Ouen, immense et entourée de pelouses, jeux de boules, pierre runique, tous les milieux s’y mélangent, ou plutôt s’y côtoient. Au hasard de la marche je passe dans le quartier St Maclou et son aître exceptionnel. Ancien cimetière; vestige de la peste, entre des bâtiments en carré à colombages sculptés ça va de soi, disposés comme un atrium, d’où son nom d’origine médiévale. Je longe le Robec, un couple d’aquarellistes m’explique qu’il s’agit d’un ruisseau désormais souterrain, aménagé par endroits pour qu’il ressurgisse à fleur de terre, et qui coulait autrefois entre les maisons des teinturiers. Une lutherie, un bar avec joueurs d’échecs, des espaces ouverts sur des placettes où l’architecture moderne tente de répondre harmonieusement aux maisons médiévales…
Un vent frais se lève le soir, je rentre au studio, il y a dans les rues pas mal de demandeurs de monnaie, aussi bien des assis à chien ou sébile, que des jeunes sans signes distinctifs qui abordent les passants. Le patrimoine ici aussi est mieux préservé que l’espèce humaine.
Mais Rouen est incontestablement une belle ville. Sur la mairie un appel à la paix avec drapeaux israélien et palestinien : sans doute ça ne sert pas à grand-chose mais c’est un geste clair.
La ville ce soir élira une liste divers gauche conduite par M.Meyer-Rossignol.
Fatigué je rentre tôt après un lassi mangue et un cheese naan…bref, de l’indien.
Le 23 : le musée des Beaux-Arts est à deux pas, à côté d’un square avec cascade.

Gratuit. Nombreuses toiles classiques et baroques (donc de nudités allégoriques, combats mythiques, scènes bibliques, etc.) mais aussi un Caravage (Christ aux liens) et de surprenants tableaux plus récents : une femme dite « énigme » presque abstraite en triangles rouge et noir d’un certain Alfred Agache, des photos contemporaines de Kosta-Théfaine, une fresque et toute une salle consacrée à Émile Blanche, des cubistes, etc…Un endroit clair et chaud par matinée fraîche, où sont conduits de nombreux groupes d’élèves, de la primaire au lycée. On y entend aussi beaucoup l’anglais, comme dans tout Rouen, mais aussi l’allemand, l’italien, l’espagnol…Ce sont en revanche les restos asiatiques et singulièrement japonais qui abondent, du bistro au bar à ramens, maison sushi et autres. Le soleil s’est levé, il fait doux, il y a du monde, scolaires ou employés qui font une pause dans le jardin ou dans les grandes allées de béton végétalisées qui descendent parallèles à la rue Jeanne d’Arc. Petite sieste, la première depuis neuf jours.
Puis je descends vers les quais de la Seine en passant d’abord par la place du vieux marché : Jeanne d’Arc y fut brûlée en 1431.

C’est sans doute la seule place au monde occupée par une église en forme de casque (ou de heaume) juste à côté de laquelle un cylindre de béton entre lingam et pilori est entouré d’herbes folles et sèches. Figure-t-il grossièrement l’emplacement du bûcher ? La place, l’église et son appendice se trouvent juste en-dessous de la rue des vieilles prisons (ceci expliquant peut-être cela) au coin de laquelle est aujourd’hui construite une synagogue. Un peu plus bas encore se trouve la place de la pucelle (manque d’imagination ?) qui comporte un hôtel de luxe et un tiers-lieu bio mais se trouve en extrême limite du centre ancien. Je traverse le pont…Jeanne d’Arc au bout de la rue…Jeanne d’Arc et me trouve sur la toute petite partie de Rouen rive gauche, la ville étant rive droite. Seule la banlieue (Sotteville, les deux Quevilly) est enserrée dans le méandre rive gauche. J’observe la marée qui remonte encore jusqu’ici, mais il n’y a plus de gros bateaux : ils s’arrêtent au port en aval, il n’y a plus ici que des bateaux de croisière fluviale comme sur le Rhône. Et des jeux pour enfants. L’entrée de deux toboggans prend sur la descente d’escaliers du pont vers les berges. On dirait deux hublots. Une jeune femme glisse son ventre nu sur le métal chaud. Son compagnon tendance obèse parvient à se couler dans le cylindre et en ressort indemne et courageux.
Je reste un moment à contempler l’eau où rien ne (se) passe sauf un groupe de goélands qui flottent. Reposé je retraverse le pont. Près de la place de la pucelle un type fait des exercices de gym. Il me demande si j’ai pas deux euros, comme je lui dis que je n’ai pas de monnaie, il me demande si je ne peux pas lui acheter un kebab. Je préfère n’avoir pas entendu. D’autres personnes ne demandent rien mais ont déposé devant elles un gobelet en carton. Je m’étonne que parmi les assez jeunes passants (la bonne trentaine, par exemple des couples à poussettes) plusieurs cherchent sincèrement de la monnaie à donner : l’aumône revient en faveur, peut-être avec la croissance de la misère. Dans mon enfance cette forme de charité, quoique répandue, se heurtait à la revendication d’une justice sociale. On critiquait les pourboires qui se révélaient des « pour manger », Sartre avait dû s’expliquer sur sa manie à en laisser de très substantiels. Ce qui diffère à présent, ici et maintenant, c’est que la mendicité est admise, organisée comme une composante de la société de l’offre, de l’abondance, et que, là où 1 ou 2 francs du XXe siècle étaient devenus 1 ou 2 euros début XXIe, personne ne s’étonne qu’un SDF réclame un kebab (7€ ou plus) à celles et ceux qui conservent « la chance » d’avoir un revenu.
Je rentre fourbu. Douche chaude.
Le restaurant thaï voisin où je comptais dîner léger est complet : que de restaurants complets pendant ce séjour ! Que de monde en terrasses, que de consommateurs ! Alors je me rabats sur les moules-frites « chez Pascaline », bistro prétendu familial depuis 6 générations : manque d’imagination ?
C’est en tout cas confortable, spacieux à l’ancienne, chaud et bon.
Le 24 : je pars rechercher la voiture au P+R du Mont Riboudet-Kindarena pour quitter Rouen en direction de Gien (Loiret). En attendant 11 heures pour retrouver deux covoitureurs, je redescends la colline jusqu’à Croisset au bas de Canteleu. Deux ouvriers repeignent la barrière bleue autour du « pavillon Flaubert », seul vestige de la demeure où l’écrivain a travaillé, sué, donné du gueuloir dans la nuit. Juste à côté un terrain à l’abandon s’est couvert d’orties et de ronces, idéal pour pisser discrètement, idéal aussi pour d’éventuels serpents qui n’ont qu’à traverser la route pour aller boire l’eau de la Seine. Je rejoins ensuite la ‘Sud III‘ comme ils disent par ici et vais chercher un chauffeur poids lourds marocain et son cousin venu de Ouarzazate, qui m’accompagneront jusqu’à Orléans, que je contourne : assez de Jeanne d’Arc, et il s’agit d’échapper au plus vite aux platitudes de la Beauce.
Je suis arrivé vers 15 heures au logement quai Lestrade qui donne sur la Loire, et c’est le premier vrai deux pièces de mon voyage. Je m’y suis rafraîchi, douché, reposé de tous ces jours actifs et des trajets.
La seule attraction de Gien est son château qui abrite un musée de la chasse. Rien ne m’oblige à m’y intéresser, j’ai donc repris la voiture pour aller à Briare (10 kms) où se trouve le pont-canal qui m’a fait choisir ce secteur comme halte à mi-parcours.

Je me gare. Je trouve le pont-canal (1890-1894) avec ses trottoirs et ses lampadaires, et deux mètres d’eau à la place de la chaussée : c’est le canal latéral à la Loire, pas si latéral que ça puisqu’ici il la traverse, l’enjambe. Je ne serais pas surpris que Vian, qui a conçu ce genre de voiries, ait connu cette sorte de canaux suspendus que sa rêverie aurait transformés dans ses romans : canal cloaque où patauge la Gloïre, anguilles et poissons fréquentant les lavabos, les baignoires… La Loire coule donc sous les eaux du canal, et sur la rive gauche (St Firmin s/ Loire) il y a des forêts replantées sur la berge large, herbeuse, où des agneaux appellent leurs mères : d’abord poignants, leurs appels incessants deviennent vite agaçants, ils feraient bien de gueuler moins fort à quinze jours de l’alliance pascale. J’accélère le pas dans mon aller-retour vers Briare. Il est déjà 18h30, le temps de chercher un truc ouvert le soir, je le trouve presque plein vers 19 heures et à 19h45 je ne suis pas le premier à en sortir. Le genre d’endroit où on mange simple et bon pour le prix de deux sandwichs parisiens, et qui prétend à tenir son rang : escalier de bois ciré qui grince, sièges rembourrés, fausse cheminée sur écran large et plat où flambent des simulacres de bûches. La bourgeoisie locale, Chabrollissime, ne s’y trompe pas, s’y retrouve et s’y régale tôt d’une bavette d’aloyau, arrosée d’un excellent Sancerre (rouge). Tout comme moi. 20 heures tout le monde s’en va.
Quelques lignes à 20h30 et dodo.
Le 25 : retour – et retour de la fraîcheur après cette quinzaine très printanière.
Le détroit d’Ormuz est toujours inempruntable tant que la guerre se poursuit là-bas. Donald qui a lancé des troupes sans même prévenir une partie de son gouvernement réclame désormais l’aide des européens pour libérer le passage du détroit. Non loin, Israël exécute quelques arabes palestiniens en Cisjordanie, au Liban. Ici le gazole atteint entre 2,10 et 2,30€. Je rentre par Nevers, dominée par l’imposante stature de son pont, de sa cathédrale, de sa Maison de la Culture : Malraux encore, ou bien Duras…
J’ai toujours un regret lors de mes retours, comme un pincement de quelque chose qui se termine. Pas aujourd’hui. Je ne suis pas mécontent d’avoir vu ce que je voulais découvrir, et j’espère avoir de nouveau l’occasion de mieux connaître Brest et sa région, ou Rouen l’agréable. Cependant je constate que ma fatigue quotidienne devient plus sensible, et que la marche en ville nécessite des pauses. Je trouve aussi que cette succession de lieux à louer souvent standards devient fastidieuse, avec leur téléviseur idiot coincé quelque part, des objets (dits « populaires » parce que des gens sans doute les réclament : planche à repasser inaccessible, sèche-cheveux à côté du micro-ondes, machine à café à capsules) inutiles et encombrants dans des espaces parfois confinés. Comme si on venait ici pour voir le logement. Surenchère d’objets et de mauvais goût, accumulation de superflu alors que parfois manque le principal : confort de couchage, geste d’accueil autre que la coupelle aux bonbons et autres niaiseries.
Un choix de propositions émanant de l’office du tourisme ou bien d’associations locales serait bienvenu, une poignée de livres dignes de ce nom, un plan de ville ou de la région, quelques vues ou reproductions, une bouteille d’eau au réfrigérateur, voici les attentions réelles.
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